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Moulin ou Jean Martel ?

Jean Moulin est parachuté en France occupée pour unifier les réseaux de la Résistance, sous l’égide du général de Gaulle. Malgré ses efforts pour rester dans l’ombre, Moulin est trahi puis livré à la Gestapo à Lyon, dirigée par l’impitoyable Klaus Barbie. Torturé sans relâche, il ne cède jamais. Sa détermination silencieuse contribuera à galvaniser les forces de la Résistance et à faire naître un nouvel esprit de combat et de liberté en France…

Avec: Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin, Marcin Czarnik, Max Warburton, Félix Lefebvre, Hortense de Gromard, Théo Costa-Marini, Izabella Caussanel, Pierre Nisse

il est peu de dire que nous étions curieux du regard de László Nemes sur la résistance française, et l’un de ses héros, jamais remis en cause, Jean Moulin. Les images du Fils de Saul, la virtuosité de sa mise en scène, se sont imprimées en nous et continueront de nous suivre, peu importe la suite de la carrière de Nemes, qui s’est quelque peu éparpillé depuis, même si, son exigence formelle demeure, comme les drapés et l’élégance des décors de Sunset, ou la scène finale et la photographie d’Orphelin démontrent. Tout jeune cinéaste talentueux se doit de choisir un sujet qui le porte pour son premier film, qui l’anime, le traverse. Il doit aussi se sentir les épaules – ce qui amène certains à reculer certaines épreuves intimes, se sentir prêt. Le fils de Saul marquait en cela un pari fou, au delà du challenge technique du plan séquence infini, sa matière historique, certes consensuelle, pouvant faire naître des critiques au delà de l’esthétique, du côté de la justesse de la représentation. Montrer l’horreur, la faire ressortir, l’exposer, continuer de l’exposer, à vocation mémorielle, en digue. Un prolongement du message trivial mais ô combien nécessaire: plus jamais ça. Aussi, Moulin, biographie annoncée de l’un des plus célèbres bras droit de De Gaulle dans ce tournant de l’histoire que fut la résistance française – ne manquez pas de voir Notre Salut si l’information ne vous est pas encore parvenu qu’il s’agissait du film à voir, sur son envers -, au delà du pur geste cinématographique, technique, s’inscrit dans une logique artistique et en cela politique claire, ne toujours pas oublier.

L’exercice de la biographie comporte ses écueils et ses codes ou contraintes, très liées. Sur la forme, comme sur le fond. Coller à son personnage, l’approfondir, l’inscrire dans un récit happant, choisir ses instants de lumière, mais aussi ses zones d’ombres, élaguer, sublimer, concentrer, dramatiser, ou estomper, pour que l’ensemble rende compte avec justesse, divertisse, et s’inscrive dans une esthétique remarquable. Mais Nemes n’eut-il pas gagner à avancer de manière plus masquée, et à s’affranchir précisément du parcours balisé que la forme malgré tout impose, même si de nombreuses tentatives de réinventions de celle-ci ont produit des oeuvres singulière ?

Aussi, pourquoi diable le titre Moulin s’est-il imposé quand il nous aurait semblé tellement plus juste (et subtil) d’opter pour Jean Martel ou tout autre titre autrement plus énigmatique. Le seul premier tiers du film suffit à ce que nous découvrions qu’en aucune façon Nemes ne se livre à un exercice biographique de Jean Moulin. Il s’arrête sur un élément historique – quelques journées particulières – et ce qui a pu en être dit, laissant la place à une reconstitution fictive (fictionnée). En cela, tout reproche qui a pu être adressée au film sur ses libertés prises avec ce que serait la réalité historique – occasion de quelques mises en avant inopportunes – n’en sont que caduques, en contraste avec l’importance de « contextualiser » et contredire les libertés prises (ou les lectures trop personnelles) par Les rayons et les ombres, ou de souligner le travail d’archives, mais aussi la malice, l’acuité et la finesse de Notre Salut.

Sur le plan technique, et sans surprise, le film excelle, proposant notamment un final particulièrement réussi, à la dimension symbolique percutante, renvoyant tout aussi bien aux fours crématoires qu’aux feux de notre époque. Soyons, ceci-dit, honnête: en effet, nous pourrions raisonnablement faire le même procès à Nemes que celui envers Giannoli – s’appuyer sur un contexte historique avéré, un ou des personnages qui attirent la curiosité, et les inscrire dans une fiction composée pour susciter émotions comme interrogations, diffuser intrinsèquement un message politique tout en faisant appel à la bonne intelligence du spectateur.

Le second a sciemment édulcorer tous les traits antipathiques de ses protagonistes (que l’on peut nommer héros malgré tout) pour susciter l’empathie, et jeter le trouble sur quelques certitudes et évidences que la plupart des films historiques ont perpétuées (à des fins didactiques, mais aussi d’accessibilité), à savoir la binarité d’un monde qui se serait divisé entre les méchants collabos et les gentils résistants, sans qu’aucune pensée complexe ne puisse être permise.

Le premier, lui s’inscrit dans la démarche inverse, puisqu’il parle d’un héros, il enlève de son récit tout ce qui pourrait faire de lui un homme, vulnérable, faible, lâche, sensible même, comme il se permet d’insister sans gants sur la nature terrifiante de ses adversaires allemands. Nemes représente donc l’Allemand, et plus encore Klaus Barbie, tel un tortionnaire (nous nous lassons quelque peu de cette représentation surabondante de l’allemand hurlant, ici Lars Eidinger, aux bottes bien cirés et mises en avant après, pour une énième fois, Sandra Hueller dans le soporifique Pawlikovski). Soit.

Comme nous l’introduisions, cette lecture ne s’inscrit pas véritablement ou entièrement au registre de la critique d’art, et en cela, n’aurait probablement pas mérité que nous nous y arrêtâmes, si ce n’est sur la maladresse de l’indication que le titre emmène avec elle (celle d’un film historique, d’une biographie même). D’autres aspects du film, de la fiction, nous semblent plus intéressants à questionner, notamment du côté de la finesse d’écriture, de la qualité de la représentation du héros. D’entrée de jeu, Moulin nous est présenté tel un Dieu, que l’interprétation, appliquée et concentrée, de Gilles Lellouche amplifie naturellement – Lellouche appartient sans conteste à cette catégorie d’acteurs aux sourcils fronceurs. Quand il prend la parole, les autres se taisent. Par autorité naturelle. Sans subtilité aucune. Nous aurions pu nous détourner du film pour ces raccourcis peu crédibles, historiquement orientés, cette simplification narrative, qui tarit toute vision sociologiquement et psychologiquement plus nuancée, et en cela, probablement plus véridique. László Nemes n’est ni Lumet, ni Doistoïevski, plus proche d’Oliver Stone ou de Fincher dans ces aspects là. Mais ses talents techniques, sa maestria ne sont plus à prouver, et très vite prennent le dessus. La narration s’accompagne en effet d’une magistrale mise en scène, clinique et pleine de souffle tout à la fois. Subsidiairement, elle permet à Nemes de pouvoir revenir sur le territoire qui l’avait déjà fait découvrir (Le fils de Saul relevait de l’exercice technique s’appuyant sur un sujet fort, l’holocauste) et nous proposer un film qui, nous le pensions alors, aurait pu lui valoir une place au palmarès du dernier festival de Cannes.

Après Notre Salut, avant le très intéressant La troisième nuit de Daniel Auteuil qui lui aussi s’est intéressé à un instant précis de l’histoire de la résistance, avec application, et dans des temps troubles où bon nombre de commentateurs préfèrent questionner si la digue qui s’est construite contre les idées d’extrême droite ne masque pas une réécriture alarmiste de l’histoire, plutôt que d’interroger ses fuites, les dégâts déjà observés, et la menace d’un nouveau cycle du pire, il nous semble, que quoi qu’il répète un message déjà passé, n’invente pas de nouvelle forme et en cela peut être perçu comme académique, Nemes ne s’est pas trompé d’époque en mettant en avant Jean Martel, et que le spectateur éclairé ne s’y trompera pas non plus en appréciant le geste cinématographique ainsi proposé.

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