
Un film de Werner Herzog
Avec: Kate Mara, Rooney Mara, Hugh O’Conor, Simon Delaney, Terry McMahon, Shane Connellan, Orlando Bloom, Domhnall Gleeson
L’histoire vraie de deux sœurs jumelles inséparables, Joan et Jean, qui vivent en marge de la société.
Notre avis : ★★
Un film de Werner Herzog, de retour à la fiction, et en sélection officielle, voilà de quoi attiser notre curiosité et nous rendait très impatient. Les premières minutes du film, cependant, glacent quelque peu. L’entrée en matière, très académique, instaure une narration, certes à double voie, qui relève bien davantage de l’exploit technique, du défi logistique, que du génie artistique. Certes, bon nombre d’excellents films de Werner Herzog puisent une bonne partie de leur sève dans le défi que le réalisateur s’impose à lui même, dans la quasi impossibilité du film, le rendant improbable, imprévisible, à l’instar de la quête d’un chercheur d’or. La relation qu’il nourrit avec les acteurs qu’il embarque sur son bateau, à la dérive, quand il ne sombre tout simplement pas, imprime sa pellicule, le sacré, le moment de grâce s’invite alors telle une éclaircie en pleine tempête. A l’heure où Nolan se penche, sans grand intérêt, sur les aventures d’Ulysse, un récit aux ambitions folles, calées sur celles de son héros et de son auteur, Herzog lui s’attaque à un fait divers qui l’intriguait de longue date, et qu’il voulait mettre à l’écran. Quelle – mauvaise – surprise alors de se voir enfermé pendant ce premier tiers dans un film à procès hautement explicite, où le brio des soeurs Mara à ne former qu’une seule et même personne vampirise tout autre regard que l’on pourrait porter sur le film, un premier tiers dont on ne retiendra que le caractère incongru, atypique voire exceptionnel de ces deux protagonistes, dont tout laisse à penser qu’elles ne peuvent exister sous la forme qui nous est montrée. Pourtant, cette première partie relève du documentaire, Herzog colle au fait divers, sa mise en scène et ses choix de direction probablement moins (il insiste beaucoup dirons-nous). Certes encore, nous y retrouvons de manière évidente un goût affirmé de films en films, pour les personnages au dessus du commun des mortels, ceux capables des plus grands exploits, animés par leur foi, leurs illusions, leurs utopies, et leur détermination qui ne souffrent d’aucune brèche, et se trouvent même renforcés dans le regard critique des autres envers leur personnes et convictions. Des personnages qui avancent, contre vents et marées, car un feu intérieur brûle en eux, leur intimant d’avancer, peu importe les précautions, mises en gardes, ou interdictions qu’au nom de la raison leur entourage profère. Bucking Fastard, un titre en apparence énigmatique qui trouve sa résolution dans ce premier tiers, tient assurément de l’œuvre d’Herzog. Mais précisément, Herzog parvient le mieux à séduire voire enchanter lorsque son cinéma nous échappe, voire lui échappe. La très remarquable interprétation de Rooney et Kate Mara, à l’unisson, leur grande application et facilité à s’accaparer la difficulté de l’exercice (elles se livrent à un exercice musical de tous les instants, à une chorégraphie mimétique) contraste littéralement avec les épreuves qu’il pouvait y avoir à diriger Klaus Kinski par exemple. Tout ici coule de source. Ce qui réussit, paradoxalement, devient ce qui échoue. Une trop grande linéarité s’instaure, que le second tiers du film, déplacé dans une ville irlandaise, qui quitte enfin la narration par trop soulignée que le procès induisait (propos et images se redondaient), ne parvient que peu à faire décoller. Certes, enfin, nous notons quelques motifs véritables propres à Herzog, nous y notons même un regard qui semble se déplacer, non plus porté sur les deux sœurs sorties d’on ne sait où, mais sur ceux qui les observent, ou s’intéressent à elles, pour de plus ou moins bonnes raisons. Il n’est plus question de leur jalousie, qu’elles attribuent à un amour véritable (lubie exposée comme tel et raillée, même si le verdict du procès, et de ce premier tiers, appelle à la clémence), mais plutôt de curiosité mal placé, de vice ou de luxure, même, Herzog semblant ici s’intéresser à quelques uns des pêchés capitaux, conviant notamment un simplet, un propriétaire graveleux, laissant deviner un glissement vers le conte, et l’abandon du rapport au réel. La morale s’invite, structure même ce deuxième tiers, mais sans aucune radicalité, sans force même, la faute à un trop grand liant narratif: nous en venons même à nous interroger pour la première fois: Ne nous serait-il pas donné à voir un abécédaire du cinéma d’Herzog, un vernis, voire une version édulcorée pour être rendue accessible, bref un Herzog pour les nuls ? Le troisième tiers, enfin, glissera de nouveau vers un univers et un territoire qui se prêtent aux plus belles réussites, la nature s’invite, les relations entre l’homme et la nature tout autant, les deux sœurs y trouvent une quiétude qui les apaise, les éloigne du monde mais aussi les revitalise, et nourrit leur future quête, utopique, vertigineuse et folle de poésie. Une quête, où les paysages, pour citer Herzog, deviennent des paysages d’âme (landscape of souls), qui traduisent tout autant l’état d’esprit des deux sœurs, qu’ils s’inscrivent en miroir de la pensée et de la philosophie d’Herzog. En quittant le monde urbain, Herzog invite le spectateur, enfin, à partager un élan mystérieux, laissant entrevoir la possibilité de l’arrivée, du divin, du magique, tout autant qu’il ramène à la triste réalité matérielle. D’un côté l’utopie et le détachement du monde des deux sœurs, leurs rêves et espoirs, de l’autre, un monde qui ne laisse pas à la place à ces rêveries, les moque, et poursuit d’autres intérêts, plus terre à terre. Herzog aime à faire ressortir le contraste entre un acte créatif individuel, qui s’inscrit sur le long terme, alimenté par une utopie, un acte quasi gratuit, constructif, et la bassesse du plus grand nombre, qui agit par mimétisme, suit des conventions, ne s’interroge pas, n’interagit pas avec la nature, au contraire, la détruit. Nouveau motif Herzogien par excellence, duquel jaillit une pensée poétique, qui certes séduit, mais s’invite trop tardivement dans un récit qui aura de tout son long été bien trop éclairé, sur un chemin ou un fil bien trop huilé. Les quelques six semaines de tournage, le faible nombre de prises que le film aura demandé (malgré le challenge qui s’imposait aux deux frangines, ou même à l’équipe d’Herzog de parvenir à dompter un renard sauvage – à défaut d’avoir pu trouver un renardeau), la bonne humeur que la facilité du tournage aura engendré, nous prive d’une œuvre que l’on aurait aimé marquée d’épreuves, d’imprévus, qui aillent au delà de l’apparition d’un jeune cerf à l’image, au delà de la mise en bobine de motifs qui, par le passé, éblouissaient, surgissaient d’eux même, de l’extérieur, en lien direct avec l’épreuve qu’Herzog traversait, et non, dans une parfaite maîtrise ou contrôle. En somme Bucking Fastard se révèle sans accident, trop maîtrisé, trop controlé. Subsistent ceci dit les motifs en eux même, leurs souvenirs, et leurs liens dans la filmographie d’Herzog. (ce qui en soi n’est pas rien)

