Site icon Le Mag Cinéma

Rencontre avec Marianne Tardieu la réalisatrice de Qui vive

Marianne Tardieu

 

Marianne Tardieu

Rencontre avec Marianne Tardieu réalisatrice que Qui vive, film qui réunit Reda Kateb et Adèle Exarchopoulos et bénéficie d’un très bon bouche à oreille. Sa projection en sélection ACID à Cannes avait séduit notamment les organisateurs du festival Travelling Rennes qui ont tenu à le montrer au public dans une sélection qui s’écarte un peu du thème principal : Oslo.

Le Mag Cinéma (LMC): Comment vous est venue l’idée de Qui vive ?

Marianne Tardieu (MT) : J’avais co-réalisé un court métrage, Les gueules noires, qui était centré sur un chanteur de punk rock, qui reformait son groupe. Un personnage assez dur, assez monolithique, tenu par son ambition. Après ce film, j’avais vraiment envie à nouveau de faire un portrait plus nuancé. M’est apparu alors le personnage de Sherif. Un homme un peu contradictoire, avec un côté solaire, joyeux, sympathique, et intentionné mais qui a aussi une rage secrète, une peur qui le tenaille de passer à côté des choses, de passer à côté de sa vie. Je voyais ce personnage, et j’ai eu l’idée de le placer à ce poste d’agent de sécurité, métier pour lequel il n’est clairement pas fait. Naît une tension entre ce personnage très humain, qui a des aspirations, qui voudrait devenir infirmier, et celui qui doute beaucoup de lui : ce que l’on voit notamment lorsqu’il passe son oral- non pas qu’il réponde mal, mais il panique. Il va être confronté à plein de choses via ce métier d’agent de sécurité.

LMC Le film est donc né principalement d’un personnage …

MT Oui, mais aussi de mon envie de parler d’aujourd’hui, des tensions sociales du monde d’aujourd’hui, des quartiers, du gâchis de la jeunesse.  J’étais très étonnée que l’on s’habitue dans les journaux à lire des faits divers, qu’un garçon de 14, 15, 16, 17 ans meurt dans des quartiers, comme si c’était normal,  ou banal, alors que cela ne l’est évidemment pas du tout et que l’on s’habitue à ce qu’il y ait des accidents, des courses poursuites avec la police, qu’il y ait des règlements de compte, je me disais qu’il y avait là aussi quelque chose à raconter.

LMC Etiez-vous tenté par faire un film de banlieue ?

MT Non. Il faudrait faire un historique, les films de banlieues existent depuis longtemps: il existe des films de banlieue depuis les années 50. Il y a des figures, des scènes qui reviennent. J’avais d’abord ce personnage, et parce qu’il est agent de sécurité, et qu’il est Shérif, il est né en banlieue. Je pourrais faire le même film en Afrique du Sud il serait né dans les Township de Johannesburg, et au Brésil il serait né dans les bidonvilles de Sao Paulo. C’est l’histoire de quelqu’un qui vient des classes populaires et très pauvres, et en France, en tout cas dans le film, c’est associé aux banlieues. J’ai constaté quand j’ai démarré le film qu’il y avait un vrai manque, et c’est pour ça qu’il y a beaucoup de films de banlieue qui sortent en ce moment. Il y avait eu La haine en 1995, puis L’esquive et en 2005 il y a eu les émeutes autour de Paris et en France, il y a eu beaucoup de reportages, et on a ressenti un manque de regard. J’ai mis 5 ans à faire le film aussi.  Ceci explique sûrement les films comme Bande de filles, Mercuriales, Qu’Allah bénisse la France. Si ces films sortent aujourd’hui, c’est qu’on a tous ressenti ce manque, qu’il y avait quelque à raconter qui ne l’était pas, qui n’était pas juste.

LMC L’écriture a pris combien de temps ?

MT 3 ans rien que pour l’écriture, puis on continue d’écrire jusqu’au bout. On rentre en financement, les commissions vous font repenser des choses, soit parce qu’on rate la commission, soit parce qu’on nous dit des choses intelligentes, quand on sait que l’on va tourner quelque part on s’adapte au décor, on sait qu’on a moins de temps pour tourner que prévu, on fait quelques coupes, on prend en compte les contraintes des acteurs … Même pendant le tournage, on réécrit des scènes.

LMC Votre producteur est rennais, comment l’avez-vous rencontré ?

MT La production c’est La vie est belle, ils avaient produit mon moyen métrage. Je connaissais l’un des deux producteurs, j’avais naturellement travaillé avec lui. Ca c’était très bien passé, donc tout naturellement je suis revenu vers lui avec ma petite histoire d’agent de sécurité. Ca lui parlait, on a travaillé pendant un an, puis on a retravaillé avec une scénariste.

LMC Casting exceptionnel, quand on sait que Reda Kateb et Adèle Exarchopoulos sont les deux acteurs /actrices qui ont le vent en poupe, c’était prémédité ? 

MT Je savais que Reda Kateb était un excellent acteur, qu’il allait être très demandé. J’ai été la première à lui proposer un premier rôle. Quant à Adèle, c’est de l’ordre de la coïncidence, pas tout à fait fortuite car on sait bien que les actrices qui jouent pour Kechiche sont très reconnues. On a tourné avant le festival de Cannes, ou La vie d’Adèle a été palmé. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’elle aurait ce destin là, qu’elle devienne une telle star. Tout le monde a été dépassé par l’évènement. C’est la première fois que des actrices reçoivent une palme, le film a circulé dans le monde entier,  Adèle a des fans clubs partout dans le monde. Je ne l’ai pas prémédité, c’était presque contre-productif pour le film, cela créait de mauvaises attentes. Le premier buzz idiot sur le film quand il a été projeté en sélection ACID à Cannes, c’était « Le retour d’Adèle sur la croisette », alors que c’est surtout un film où Reda Kateb tient le premier rôle !

LMC Mais le film a bénéficié d’une publicité…

MT Oui mais surtout pour Reda, qui présentait également Hippocrate, et qui a fait des couvertures de magazine comme Télérama, de Next de Libération. Il est excellent dans le film, et le film arrivé au moment où tout le monde comprend qui il est, ce qu’il est capable de faire, et ce n’est pas fini car il va y en avoir plusieurs à venir.

LMC Il avait déjà tourné dans le film de Ryan Gosling, Lost River ?

MT C’est drôle. Juste avant nous il tournait Hippocrate. Il est parti juste après notre prépa pour faire la prépa de celui de Ryan Gosling, on a décalé d’une semaine notre planning de tournage pour cela, et le lendemain de notre tournage, il prenait l’avion pour tourner le film de Ryan Gosling. Et les trois films se retrouvent à Cannes en même temps !

LMC Que ce soit Adèle Exarchopoulos ou Reda Kateb …

MT Ou Rachid Debbouze (NDLR le frère de Jamel) lui aussi excellent…

LMC Etaient-ils faciles à diriger ?

MT Je considère pour ma part qu’on ne dirige pas les comédiens mais qu’on les choisit. Tous. Du rôle principal au plus petit rôle. Je ne dirige pas Reda, il a le rôle principal. On est côte à côte. On discute. Il propose. C’est agréable d’avoir des comédiens justes.

LMC Vous êtes en cela plus proche d’un Clint Eastwood qui tourne plusieurs fois une même scène et retient celle qui lui plaît le plus, que de Kechiche qui tourne jusqu’à avoir la scène telle qu’il la pense ?

Mais moi je ne sais pas ce que je veux. Je sais ce que je ne veux pas. Je sais ce que je veux défendre de chaque personnage. Mais je ne sais pas le dire ou le mimer. Ce sont les acteurs qui amènent quelque chose et je juge si ce que j’entends est juste pour moi. Et cette justesse au plateau ne l’est pas forcément au montage, car c’est un autre temps. Il y a des choses que Reda proposait qui était exceptionnel, d’autres que j’aimais moins. Et c’est mon premier film, je n’ai pas encore de méthode, on l’a fait très rapidement. Mon bout à bout faisait 2h43, pas plusieurs dizaine d’heures comme celui de La Vie d’Adèle.

LMC Ce côté indécis en permanence, ce jeu sur les ambivalences des personnages, les contre pieds fréquents, n’est-ce pas un des thèmes importants du film ?

MT  Cela peut être dit comme une critique, il faut le tourner positivement … C’est peut être une critique d’ailleurs ?

LMC Oui c’est une critique, mais une critique positive !

MT Il y a un certain déterminisme dans le film. Parce qu’il est né là où il est né, parce qu’il vit là où il vit, certaines difficultés lui sont réservées. Mais je crois beaucoup au fait qu’on a notre liberté, et que les choix que l’on fait influent. C’est important que le spectateur ne prévoit pas tout, qu’il ne sache pas ce qui va se passer, ni même qui sont exactement les gens. Que ce soit le patron de l’agent de sécurité, antipathique en première apparence mais qui s’avère plus humain, plus retors, qui a une personnalité plus complexe. Que le personnage d’Abdou change de point de vue. Je pense plus exaltant pour un comédien que lui soit proposé un rôle complexe. Je préfère que l’on laisse un maximum de place au spectateur pour recomposer les personnages, mais aussi pour finir le destin des personnages.  Ainsi du geste final de Sherif, de la relation avec Jenny.

LMC Qui dit film de banlieue dit aussi parfois clichés associés, comment avez-vous fait pour y échapper ?

MT L’idée de départ était que ce ne soit ni la banlieue parisienne, ni la banlieue lyonnaise, ni la banlieue marseillaise qui sont déjà très filmées par la télé et le cinéma. Ensuite, l’idée était également d’être au plus prêt des personnages, de la vie et de montrer des choses positives dans le quartier de Sherif. Par exemple le personnage d’Abdou, qui fait le même métier que Sherif, qui vit au même endroit, quelqu’un de bien, on sent qu’il est bien dans sa vie, bien dans ses choix. On ne sait ce qu’il adviendra de lui plus tard mais on voit qu’il ne sera jamais tenté par le mauvais côté des choses. C’est très important pour moi aussi que les parents de Sherif soient des gens qu’on aime bien, qui lui parlent, qui soient doux envers lui. Il fallait ne rien surjouer, et cela passe aussi par le casting. Je pense qu’aucun des copains de Sherif ou de ceux qui habitent dans le quartier ne surjouent le côté « j’habite la banlieue », parce que tous ceux qui jouent connaissent cela très bien et n’ont pas besoin d’en rajouter. Et aussi de raconter une certaine normalité de la vie, c’est-à-dire que l’on fait ses courses, que l’on travaille, de prendre le bus pour se rendre à son travail, qu’ici cela ressemble à ailleurs. Moi qui ai beaucoup montré le film, c’est étonnant, comme certains spectateurs en France ou ailleurs, ignorent les quartiers, cloisonnés sur soi, et considèrent que la banlieue c’est uniquement la Seine Saint Denis, un nid avec des barres, taguées, avec de la violence. Alors que non !  L’un des côtés les plus durs du film c’est la relégation, qu’à la fois on est isolé, qu’il y a de la douceur, de la beauté, mais qu’il faut prendre le bus pour aller quelque part, un isolement. Il fallait montrer la bonne humeur, la joie, des enfants notamment.

LMC Violence, trafics en tout genre … Un seul personnage incarne cela dans le film. Comment faire en sorte que cela sonne juste ?

MT Il y a les jeunes aussi qui sont violents. J’ai beaucoup de travaillé avec les jeunes. On a fait en sorte que cela sonne juste. Pour le personnage de Dedah, c’est effectivement le plus archétypal, le caïd qui revient avec sa belle voiture. Je ne pensais pas prendre quelqu’un aussi jeune que Rachid Debbouze, je pensais prendre quelqu’un de plus vieux. Quand il est venu au casting sur l’insistance du directeur de casting. j’ai trouvé qu’il avait quelque chose de très fort, à la fois de narquois, de moqueur mais aussi de très pétillant.   On se dit « oui j’aurais pu être l’amie d’enfance de ce garçon là ». On voit tout de suite que c’est un mauvais garçon. Ca se voit tellement que ça s’évacue aussitôt, il n’a pas besoin d’en rajouter là-dessus et autre chose se raconte, et puis Rachid Debbouze a quelque chose de très cinégénique, qui prend de la place sur l’écran. Il était important d’avoir peu de scènes là-dessus, qu’il y ait peu d’argent. Et puis il est minable. C’est un voyou, organiser un casse avec des enfants … on sait que ce garçon là il finira en prison. On ne montre pas de violence. La seule violence que l’on voit, c’est une claque. Et je pense que cela aide à ce que cela ne fasse pas cliché …

LMC Vous aviez des modèles en tête ?

MT Celle qui m’a donné envie de faire du cinéma c’est Claire Denis. C’est assez loin du film. Des films comme « S’en fout la mort » ou « J’ai pas sommeil ». Parce qu’elle arrive à filmer avec beaucoup d’envie de cinéma des choses très quotidiennes, des gens de tous les jours, peu vus au cinéma. Et moi ce qui m’a aidé à tenir, c’est de me dire « j’ai envie de filmer des agents de sécurité, des gens que l’on ne filme pas tous les jours » différemment. Parce qu’il y avait beaucoup de films qui n’avaient pas été faits avec cette envie là. Ensuite dans mes goûts on retrouve Jean Renoir, Pasolini, comme Accattone,  parce que s’y mélangent  douceur et cruauté des personnages, des choses très différentes, du plus tragique en passant par le rire. Ce sont des films qui me touchent énormément, comme Boudu sauvé des eaux, La règle du jeu, Accatone, parce qu’on n’est pas dans des choses figées, on essaye de toucher de la vie. Chacun ses intérêts aussi.

LMC Au générique vous remerciez Jeanne Moreau …

MT Oui. Je remercie Jeanne Moreau parce que j’ai fait les ateliers d’Angers, qui sont liés au festival Premier plan. Ce sont des ateliers d’écriture, et la marraine cette année, c’était Jeanne Moreau. C’est elle qui a initié cela. J’ai eu la chance que Jeanne Moreau lise et relise le scénario de Qui vive, qu’elle me fasse ses retours. Il y a eu une petite relation avec cette immense actrice qu’est Jeanne Moreau. C’est sûr que quand on est une jeune fille et que l’on voit Jules et Jim, on ne peut qu’adorer cette femme. Quand on est dans les doutes, et qu’on a du mal à terminer son film, et que l’on croise Jeanne Moreau, c’est comme un sésame ou un talisman qui nous aide à continuer à croire dans le fait qu’il faut faire le film.

LMC Vous avez d’autres projets dans les cartons ?

MT Je vous avoue que le film a été très long à monter et qu’il vient de sortir seulement en Novembre. Je dois l’accompagner jusqu’en Mars Avril. Mais oui, je me suis remise à travailler. J’ai deux projets de film, qui sont seulement au stade de l’ébauche. Ce que je peux juste dire, c’est que ce sera dans d’autres milieux, dans d’autres mondes, et qu’il y en a un qui est centré autour d’un personnage féminin. J’aimerais beaucoup faire revenir les comédiens de Qui vive dans d’autres rôles. On parlait d’archétype, c’était évident qu’il fallait que ce soit eux qui jouent ces rôles là, mais en même temps cela me ferait plaisir que ces garçons là puissent jouer des amoureux, des policiers, autre choses … Pareil pour les vigiles …

LMC Un peu comme pour Reda Kateb au début utilisé un peu comme Joey Starr, on voit le virage maintenant …

MT Oui parce que c’est un excellent comédien, un comédien exceptionnel, et que les gens comprennent qu’il n’était pas utilisé comme il devait. Il a aussi été intelligent en refusant des rôles de dealer, de mauvais garçon, on lui propose maintenant des rôles plus proches de qui il est. Il joue des rôles de Vincent, de Sherif, de John. Physiquement il peut tout être, il peut être beau, il peut être laid, il peut être magrébin, il peut être de l’est … Tout est possible avec lui. Ce n’est que le début de notre plaisir à le voir incarner des rôles différents.

 

Quitter la version mobile