
Un film de Robert Guédiguian
Avec: Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Grégoire Leprince-Ringuet, Gérard Meylan, Lola Naymark, Robinson Stévenin, Patrick Bonnel, Marilou Aussilloux, Diouc Koma, Sophie Payan
Juliette, 30 ans, semble avoir tout pour elle : un poste prestigieux dans la finance, une belle maison, une vie rythmée par les voyages et les amours de passage. Lorsqu’elle est agressée par un collègue, son monde s’effondre. Juliette s’engage alors sur un nouveau chemin pour redonner un sens à sa vie.
Notre avis : ★★
Robert Guédiguian fait partie de ces réalisateurs très constants (très hérisson dirons-nous pour reprendre cette distinction entre renard et hérisson selon leur tendance à reproduire et approfondir un même geste, dans des frontières pré-déterminées, ou au contraire, à toujours chercher à explorer de nouvelles frontières). De film en film, il tisse une œuvre qui tout à la fois se complète, mais aussi se répond ou évolue. Sur le fond, le militantisme totalement revendiqué et assumé de Guédigian, a, peu à peu, laissé la place à un partage de réflexions, qui ne manque pas d’interroger la conscience de gauche, l’embourgeoisement, voire la résistance de certaines idées de gauche de jeunesse à l’épreuve du temps, et de certains contre exemples. Sans qu’il ne soit jamais question de remise en cause, la pensée de Guédiguian semble être passée peu à peu de la démonstration, de la communication de messages, à la diffusion de valeurs. Nous pourrions presque dire qu’il se dépolitise quelque peu, à l’image de cette famille, toujours un peu la même mais à chaque fois différente, et du microcosme proprement marseillais, tous deux mis à l’écran avec la troupe des habitués et partenaires de longue date (Ascaride, Darroussin , Leprince-Ringuet, Meylan).
Bon ou mauvais cru, voici accessoirement de quoi trancher. D’un côté une richesse thématique, une qualité narrative évidente, un fil de l’eau fluide mais non sans surprise dans le développement, de l’autre, une certaine artificialisation à vouloir justement faire en sorte de viser un bel équilibre. Le premier des équilibres recherchés, de manière un peu trop ostentatoire, se situe dans le courant de pensée politique, Guédiguian s’intéressant à la fracture qui peut arriver dans une famille quand une personne vient à réussir au sens capitaliste du terme, à gagner de l’argent, non sans sacrifice, sans impact sur sa qualité de vie, ses valeurs, son rapport aux autres et à soi même. A vouloir accorder une place au sein de la famille, chez le voisin, ou encore dans les qu’en dira-t-on, à la pensée crasse de droite, au racisme notamment, certains pourront qualifier une femme aujourd’hui de « Guédiguian de droite ». Pour autant, une femme aujourd’hui, narre et questionne le bien fondé d’un virage à 180%, celui d’une jeune femme éduquée, qui après avoir cru s’accomplir dans le capitalisme égoïste, qu’elle vient à remettre en question le jour où elle devient la victime de ce système de pensée sans pitié, s’engage dans une quête de sens, se dévoue, et milite, pour des causes altruistes. Dans un cas comme dans l’autre, pourtant, Guédiguian ne manque pas de nous faire observer son ambition dévorante, quand elle n’est pas destructrice.
Outre cette trame de fond politique, présente mais loin d’être l’unique sujet, Guédiguian cherche d’autres équilibres, là aussi, avec plus ou moins de réussites. L’histoire familiale, rejoint ainsi l’histoire marseillaise, le rapport à l’Algérie Française notamment, de manière plutôt fine et bien amenée, sans s’appesantir, sans reléguer au second plan ce qui se joue pour la jeune femme d’aujourd’hui dont nous suivions les pas jusqu’alors.
La réussite est bien moindre lorsque le récit convoque le surnaturel, lequel s’intègre de manière bien moins naturelle dans le récit. Certes, il ne s’agit là que d’un échappement, d’une petite touche soudaine, mais cette dernière fait plus office de mauvaise note que d’apport poétique. Les légendes des canaris traversant la Méditerranée comme les transmissions de dons intergénérationnels apparaissent en effet bien plus superflus qu’essentiels, même si d’un autre côté, elles contribuent à nourrir le scénario. Le récit s’aventure et nous amène là où nous ne l’attendions pas, tout autant qu’il se disperse et s’égare, comme si les scénaristes devenaient quelque peu las de la procédure judiciaire entamée, peu à peu devenu l’apparent enjeu narratif.
Dans le même registre, Guédiguian glissera une réflexion sur la justice, plutôt basique, lorsque nous découvrons la volonté du père à exercer une vengeance personnelle, aux conséquences relativement peu plausibles. Nous tenions pourtant là un axe intéressant à creuser, qui aurait mérité moins d’immédiateté, plus de complexité et de nuances; pour mieux repositionner ce geste dans le contexte du conflit de classe, en réponse « naturelle » au sentiment de supériorité qui peut accompagner les nouveaux puissants.
Pour autant, les mini intrigues, les mini réflexions et observations qui s’invitent tour à tour dans le récit, très souvent sous forme de remises en causes ou en contexte – Un homme qui prend au départ son temps pour séduire, puis s’énerve de ne pas arriver à ses fins, doit-il être vu comme un forceur, au même titre qu’un autre plus empressé d’arriver aux mêmes fins ? Une jeune femme étrangère aidée socialement qui se prostitue et délaisse son fils en bas âge doit-elle être condamnée d’agir ainsi, doit-on la juger, lui faire la morale ? Une mère qui voit sa fille se sacrifier et se détacher de ses origines populaires, et qui réagit négativement, doit-elle, elle aussi, être jugée pour cela ?, etc etc – forment un tout relativement cohérent, fluide et évocateur, le spectateur est amené à confronter sa propre vision, avec celle de Guédiguian, exposée, parfois avec malice et ambiguïté calculée, à l’image de ce détestable personnage interprété par Daroussin, voyeur, déséquilibré mental, raciste, nostalgique de l’Algérie Française, aux idées aussi rétrogrades que son rapport à sa mère semble malsain, auquel le scénario réservera pourtant, malgré tout, un rôle de protecteur, réconfortant … Ou à l’image des pensées politiques très simplistes des frères de la jeune femme, plus particulièrement de l’ainé d’entre eux, interprété par Robinson Stévenin (ici pansu, moustachu, en figure ouvrière fruste), de ses emportements caricaturaux, de ses réflexes jaloux et égoïstes, le deuxième frère se montrant, lui, plus réconciliant, plus compréhensif et modéré dans ses jugements envers le modèle de vie suivi par sa sœur, plus soucieux de l’équilibre familial et d’y maintenir des rapports amoureux et protecteurs. De toute cette exposition d’idées très contraires aux engagement politiques de Guédiguian, ressort une forme d’énoncé déculpabilisant ceux qui, malheureux, se laissent séduire par les sirènes de l’extrême droite, accusant bien plus la société en elle même que les individus, croyant à une forme de réversibilité. En somme, une femme aujourd’hui, présente, et sans trop de surprises de réelles qualités d’écriture. De manière plus étonnante, ainsi assemblées, ces même qualités peuvent parfois s’atténuer, se contrarier l’une l’autre, quand elles ne deviennent tout simplement pas des défauts narratifs, à ce niveau, d’autres films de Guédiguian plus épuré et linéaire, ont su mieux faire ressortir la force de leur sujet ou de la pensée humaniste qu’il engendrait. Une femme aujourd’hui présente, de manière très ambivalente, une lecture toute à la fois simpliste et complexe de son sujet, de ses personnages et des situations. Une ambivalence que l’on retrouve, ceci-dit, dans la nature humaine.
La forme, quant à elle, ne donne pas tant à dire. Neutre, accordant une large place aux décors marseillais, à ses berges méditerranéennes, le récit s’inscrit parfaitement dans son territoire, peut être même un peu trop, lui ôtant en cela un peu de sa portée universelle qui par ailleurs ne fait aucun doute – le microcosme familial, le quartier, ce qui s’y joue, ne sont qu’un exemple de ce qui se joue plus largement). En contraste, ce caractère très local comporte sa part de réel, ancre le récit, et évoque la mutation marseillaise en cours, mais aussi les conflits que cette mutation génère, mettant en péril la tradition, marginalisée, vue comme archaïque par les nouvelles générations, un contraste, une division générationnelle que ne manque pas d’interroger Guédiguian, sans qu’il ne semble en avoir le remède, pouvant laisser transparaître, à ce niveau, un brin de défaitisme.

