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El clan – Les faits de groupe

En sortie DVD et Blu-ray ce 21 juin, El clan est un thriller froid et rugueux au montage étonnant. Sur fond de chronique familiale historique, Pablo Trapero, en optant pour l’hyperréalisme,  plonge peu à peu le spectateur dans des méandres psychologiques voire horrifiques. L’épreuve est rude comme la démocratisation de l’Argentine, autre thème du long métrage.

Dans l’Argentine du début des années quatre-vingt, un clan machiavélique, auteur de kidnappings et de meurtres, vit dans un quartier tranquille de Buenos Aires sous l’apparence d’une famille ordinaire. Arquimedes, le patriarche, dirige et planifie les opérations. Il contraint Alejandro, son fils aîné et star du rugby, à lui fournir des candidats au kidnapping. Alejandro évolue au prestigieux club LE CASI et dans la mythique équipe nationale, LOS PUMAS. Il est ainsi, par sa popularité, protégé de tous soupçons.

Une chronique familiale et politique

Pablo Trapero filme les faits et gestes de la famille Puccio, unie dans leur lutte. Leur histoire aurait pu être idéale pour filer une intrigue policière mais  ce qui motive le réalisateur argentin tient bien davantage de la chronique familiale et politique. El clan donne une vision de la corruption et de la violence en Argentine, deux thèmes qu’il avait déjà abordés en 2010 dans Carancho au mémorable final – plan séquence tourné caméra au poing. L’hyperréalisme proposé par Pablo Trapero en 2010 vaut toujours en 2016…

En filigrane, ce récit porte en lui une dimension plus universelle, celle du retour à la démocratie d’un pays soumis à la dictature. Le processus ne peut qu’être long et compliqué au vu de l’influence persistante de certains membres de la junte militaire déchue , qui hante encore les coulisses du pouvoir argentin. Pablo Trapero a d’ailleurs la très bonne idée de retenir des allocutions politiques d’époque qui mettent la lumière les difficultés rencontrées.

Une temporalité déconcertante

Pour qui n’est pas spécialiste de l’histoire argentine, le début de El clan peut paraître confus, pour peu qu’il nous manque quelques repères chronologiques. Après avoir placé l’introduction en 1985, Pablo Trapero poursuit sa narration  en décembre 1983, période charnière s’il en est: « après 7 ans sous la dictature la plus monstrueuse de son histoire, l’Argentine retourne à la démocratie« .  Puis, il opte définitivement, pour une narration chronologique à partir de l’allocution télévisée du président et général Galtieri en Juin 1982 qui officialise la fin de la guerre des Malouines. Trapero s’autorisera cependant de temps à autres, comme pour la séquence initiale, quelques prolepses sous formes de courts interludes, qui mis bout-à-bout, composent une scène clé, celle du 23 août 1985…

Nous comptons volontiers la subtilité et la complexité de la trame narrative parmi les attraits d’El Clan. Le défi technique était de taille quand il s’est agi du montage. Nul hasard donc à ce que  Pablo Trapero y participe aux côtés d’Alejandro Carrillo Penovi.

La dualité de l’être humain

Du clan Puccio, le réalisateur tire un portrait ambivalent: une vie publique plutôt festive et médiatique (le fils aîné Alejandro, incarné par Peter Lanzani, est membre de l’équipe argentine de rugby), qui , sous des apparences des plus ordinaires, cache une vie privée  des plus sombre.

Cette dualité se retrouve dans le personnage d’Arquimedes, le patriarche, froidement interprété par Guillermo Francella: le mari est aimant, le père attentionné auprès de ses filles mais despotique et manipulateur envers ses fils.  Il gère une « entreprise » familiale spécialisée dans les enlèvements crapuleux et aux règles strictes : victimes soigneusement sélectionnées parmi les familles aisées, rançons demandées en dollars et exigées en coupures de 100, etc.

En bien des aspects, El clan livre une fine analyse psychologique: on en vient par exemple à s’interroger sur la possible nature psychotique du patriarche.

Quelques variations surréalistes

Trapero nous avait habitué à un cinéma des plus réaliste jusqu’à présent mais pour une fois, des éléments surréalistes sont glissés. Basés sur des éléments présents dans le dossier d’instruction, les actes perpétrés par le clan Puccio dépassent ainsi l’entendement: ils constituent autant de « clins d’œil au cinéma de Buñuel » tels qu’ils sont revendiqués par le réalisateur lui-même.

L’habillage musical renforce cette impression. Trapero a choisi des musiques pop, à commencer par le récurrent « Sunny afternoon » des Kinks, lequel évoque un homme qui se plaint d’un divorce ruineux , de l’état de dénuement et d’oisiveté dans lequel il est laissé. Le rapprochement avec Arquimedes fait sens, lui, l’ancien employé des services de renseignements militaires déchu après la fin de la dictature. Un jeu nous est également proposé sur les variations de volume, savamment orchestrées, le plus souvent en contraste avec les actions filmées – étrange et perturbante allégorie que ne renierait pas Quentin Tarantino.

Un film multi-primé dans la lignée du cinéma argentin

El clan a permis à Pablo Trapero de remporter le Lion d’argent 2015 du meilleur réalisateur ( à la Mostra de Venise) mais aussi le Goya 2016 (les César espagnols) du meilleur film étranger en langue espagnole – le film est co-produit par Trapero et El Deseo, la société de production des frères Almodóvar.

Le cinéma argentin comporte de nombreuses propositions cinématographiques, fortes et radicales, ayant pour fond l’histoire politique argentine – on pense évidemment à Solanas. Ce sujet n’en finit pas de nourrir les esprits des réalisateurs.

Eva ne dort pas et El clan s’inscrivent ainsi dans cette lignée: à l’instar de Pablo Agüero, Pablo Trapero parvient parfaitement à user de ce terreau. Il impose son regard singulier sur des événements reflets d’une société rongée par la corruption et la violence.

 

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