
Un film de Lee Chang-dong
Avec: Jeon Do-yeon, Sul Kyung-gu, 조인성, Cho Yeo-jeong, Jo Yu-ri
L’histoire de deux couples mariés – un salarié licencié et son épouse, d’une part, et une réalisatrice de documentaires et son mari, d’autre part – dont les chemins se croisent pour tourner un documentaire et qui se retrouvent confrontés à leurs vies différentes et à leurs désirs cachés.
Notre avis : ★★★★
Lee Chang-dong revient sur les terres vénitiennes, qui lui ont déjà valu un Lion d’argent, alors que nous n’avions plus de nouvelles de lui depuis le très réussi Burning présenté à Cannes, il y a déjà huit ans de cela. En partie produit par des producteurs polonais, rendant hommage dans son générique à Kieslowski et plus précisément au Décalogue1, Possible Love de Lee Chang-dong s’impose pourtant très rapidement à nos yeux comme le prolongement du travail d’un autre réalisateur de génie, Michael Haneke, tant le projet tout entier naît de son concept, l’interroge et constamment pose la question du pouvoir des images, jusqu’à celui de Possible Love. Il y trouve toute sa vérité, dans une mise en abîme des plus vertigineuses.
Filmer, fictivement, un documentaire en cours sur des ouvriers qui ont perdu leur travail pour des questions spéculatives, permet à Lee Chang-dong de renouveler le naturalisme: produire des images qui non seulement ressemblent à la vérité, mais parlent pour elle, l’évoquent, la captent dans son essence, bien aidé par un casting très investi dans le projet, au jeu très … naturel.
L’art réside ici dans le coup double. Primo, nous pouvons facilement imaginer que le résultat du documentaire – film dans le film – en soi puisse toucher juste, à la Wang Bing, par abstraction, ou sélection d’instants étirés, suivi d’instants de vie simples et éloquents. Le regard posé sur la condition ouvrière se doit pour cela de trouver la bonne distance, tout en évitant de trop diriger la pensée. Possibilité, qui, très vite, amène d’autres questions, sur la place du documentariste, sur sa conscience de ce qu’il filme, sur sa propre position, sur la frontière très mince entre l’intime, capté par grâce, et l’exploitation de l’intime, par manipulation ou calculs. Secondo, si la caméra de Lee Chang-dong observe, par ricochet, les ouvriers, par le prisme de la caméra qu’allume sans cesse, dans une frénésie éhontée, la jeune documentariste, si elle observe, parmi eux, le couple « échantillon » retenu car cochant en apparence les bonnes cases dramatiques, elle vient surtout, d’une manière certes fictive, imitant derechef le documentaire, scruter l’autre couple, formé par la jeune cinéaste ambitieuse et son époux millionnaire, dont les faits et gestes, les pensées seront passés au scalpel.
Un contraste en naît, plus encore une tension palpable, la situation ne tenant qu’à un fil, mystérieux par toutes les zones d’ombre que le récit laisse béantes et ne vient éclaircir que très patiemment, par petites graines semées, dans une évolution lente des personnages, de leurs relations, à l’instar de ce que tout documentariste vise: faire en sorte que la caméra en vienne à se faire oublier. Un fil particulièrement fragile, le spectateur se demandant à quel moment Lee Chang-dong décidera de laisser la colère jaillir, la situation exploser d’elle-même, en dépit comme du fait des précautions prises.
Délicatesses comme indélicatesses, sympathies ou empathies véritables comme feintes se côtoient, les regards que chaque protagoniste porte sur les autres, tous deviennent le matériau même de Possible Love, un titre qui renvoie à une question en apparence toute simple, mais hautement complexe et qui n’aura de cesse de se ramifier : l’amour peut-il interférer ? peut-il sauver ? jusqu’où peut-il résister ? Où commence-t-il, où s’arrête-t-il ? Se fabrique-t-il ? La condition sociale en forme-t-elle une barrière ? Peut-on faire fi de cette barrière, ou feindre, quelques instants qu’elle n’existe pas ? Toute la mécanique, patiente, parfaitement huilée, du scénario tiendra à ce que ces conditions puissent émerger, en même temps que la question sociale et politique pourra, de la façon la plus naturelle, se confronter au regard du spectateur, dernière composante du dispositif filmique.
Possible Love ne se prive pas non plus de reposer sur quelques motifs plus ou moins empruntés ou réappropriés qui ont fait leur preuve, que ce soit les conversations sous Soju, grands instants de vérités dans la filmographie de Hong Sang-soo, les scènes de fêtes qui mettent en confiance, rapprochent les personnages, les petites phrases et autres allusions glissées non sans hasard pour trahir une attirance, ou les huis-clos soudains qui encouragent à ce que les passions s’emparent des personnages, ou se livrent. Citons enfin la part purement fictive, un peu plus téléphonée, qui invitera le cynisme dans ce qui se joue, le mari de la documentariste se trouvant une pièce essentielle du puzzle, sans que cette dernière ne semble au courant. Autant de procédés qui relèvent si l’on veut de la manipulation, qui se rangent aux côtés de celui emprunté à Haneke, disions-nous, de sa critique du « voyeurisme intellectuel de la bourgeoisie », mis en évidence par l’image dans l’image, la transition entre elles.
Pourtant, jamais ils ne manquent de rappeler cette petite lunette, ces fenêtres ou lucarnes par lesquelles les héros kieslowskiens (si l’on peut parler de héros) observent le monde comme Kieslowski l’observait, sous un angle moral, dans un mélange de profond désespoir et de croyance profonde en l’humanité, malgré tout. En cela, l’hommage – plutôt qu’héritage- se ressent. Riche, très riche, il nous semble très évident que Possible Love, bien qu’il eût pu éviter un écueil dans lequel son concept l’entraînait (la redondance entre la scène vécue et celle rejouée devant la caméra, qui étire un peu les scènes liminaires, lors même que le temps long fut nécessaire pour que le récit imite solidement le réel) devrait se voir -justement – récompenser du Lion d’or.
Ne serions-nous pas dans l’année Décalogue, puisque Farhadi a lui aussi rendu hommage à Kieslowski, ce dont nous ne pouvons que nous réjouir, et faisant objectivement sens, le cinéma se devant d’inscrire la morale à son agenda, dans un monde qui perd tour à tour ses boussoles humanistes

