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#PremiersPlans2026 – Rencontre avec Mélisa Godet – La Maison des femmes

La Maison des femmes sort mercredi 4 Mars sur nos écrans. A l’occasion du festival Premiers Plans 2026, où le film était projeté en avant -première et a beaucoup ému le public, nous avons rencontré, dans un somptueux hôtel décoré par Odorico, Mélisa Godet qui passe pour la première fois derrière la caméra. L’occasion de revenir sur ce projet qui lui tenait à cœur et la façon dont elle a pensé le film.

Mélisa Godet (M.G.) : J’ai travaillé pendant douze ans dans une grande maison de production de cinéma qui s’appelle Les Productions du Trésor, auprès d’un grand producteur : Alain Attal. J’ai d’abord été son assistante et ensuite je me suis occupée du développement des scénarios. Là, j’ai pu vraiment développer ce qui m’intéressait, c’est-à-dire l’écriture de scénarios. Et c’est là-bas que j’ai rencontré Emma Javaux qui est devenue ma productrice, donc on a commencé ensemble à travailler sur des projets à cette période. Ensuite on a fait un court métrage ensemble et puis une série coproduite par Le Trésor. Après cette série on a eu envie ensemble de s’autoriser à faire un long métrage, donc je lui ai parlé de ce sujet. J’avais entendu Ghada parler de sa Maison des femmes à la radio, et je me suis tout de suite dit que ça ferait un sujet de film formidable.

M.G. : Je pense, oui. J’aime bien les histoires chorales, j’adore croiser les voix de plein de personnages, je trouve que c’est très riche et passionnant à écrire, donc on retrouve ça dans ce que j’écris. Le court-métrage, Les Enfants d’Oma, retrace le parcours de plusieurs personnages face à un deuil : celui d’une mère d’adoption. Il aborde aussi la façon de créer une famille sans lien de sang. Pour la série, c’était un peu particulier car elle répondait à un appel à projets. C’était une série de genre dystopique sur une pandémie rendant les malades amnésiques et les personnages principaux étaient des médecins. On peut voir que j’ai un petit tropisme pour le médical.

M.G. : A ce moment-là, on est en 2016-2017 et je commence à réaliser. J’ai déjà écrit quelques scénarios, j’en ai co-écrits certains pour d’autres personnes. En voyant l’interview de la fondatrice de la Maison des femmes, je me dis que c’est un beau sujet, mais gros. Je ne me sentais pas tout à fait prête, assez solide, pour l’endosser. Je voulais le faire, mais le faire bien. Donc on a eu l’occasion de faire cette série avec Emma, qui a été très intéressante à faire, mais dans des conditions compliquées — petits budgets, etc. Ça a été très formateur et suite à ça, on s’est dit qu’on serait capable de gérer d’autres projets, dont La Maison des femmes. Ensuite il a fallu le temps de l’écrire ; ça m’a pris environ huit mois pour terminer le scénario.

M.G. : Il n’y a pas si longtemps, je faisais du tri et j’ai retrouvé le tout premier traitement du film. Évidemment, beaucoup de choses ont bougé, mais il y a un fil conducteur qui est resté là et solide. Il y a des séquences qui n’ont jamais bougé, qui sont là depuis le départ, donc je pense que ce qui donne cette impression, c’est que chaque personnage apporte sa couleur. Et donc à chaque fois qu’on change de personnage, on rentre dans l’univers de celui-ci. En tout cas, il y a une ligne qui a été tenue depuis le début.

M.G. : Une des idées fondatrice pour l’écriture, c’était de ne jamais lâcher le point de vue des soignantes. De ne jamais montrer la violence. C’est moi, en tant que citoyenne, et aussi en tant que réalisatrice, qui ait décidé de ne jamais mettre en scène des femmes sous les coups de qui que ce soit. Le but étant, dans ce film, de les montrer en tant que véritable sujet de leur histoire et plus du tout objet de la violence qu’elles ont pu subir. C’était la ligne directrice forte. Une autre était de toujours alterner le drame et le drôle. Quand on s’attaque à ce type de sujets, ça me parait être un équilibre important pour rendre le film accessible. Ainsi, le film dit aux spectateurs : « On va parler ensemble de choses compliquées, mais on va aussi pouvoir s’amuser ».

M.G. : J’avais en tête les films que j’aime, que j’ai beaucoup vus. Principalement des films choral. Par exemple Hors normes, d’Eric Toledano et Olivier Nakache, que j’ai revu au moment où j’écrivais. Je pense aussi à Polisse de Maïwenn, que j’adore et qui est important pour moi car je suis un peu rentrée dans le milieu du cinéma en travaillant sur ce film. Il y a aussi les films de Jeanne Herry que j’ai eu la chance de croiser quand je travaillais aux productions du Trésor. Donc c’est ce cinéma là qui m’a inspiré. Le cinéma de personnages multiples et, j’espère, porteur d’espoir.

M.G. : Bien sûr, il y a un peu de tout ça. J’adorerais écrire une comédie sociale qui soit véritablement une comédie, comme le formidable The Full Monty, qui raconte beaucoup et est en même temps très drôle. C’est le genre de film que j’adore. Ken Loach aussi, évidemment. Et le film politique fait parti de mes inspirations, aussi. Je n’envisage pas tellement mon métier différemment que de faire des films qui puissent dire quelque chose, ou au moins questionner quelque chose.

M.G. : Pas vraiment. Ce qui m’a inspiré à l’écriture, c’est Ghada Hatem et ses équipes qui sont une source d’inspiration inépuisable. Elles sont incroyables et ont des convictions chevillées au corps. Ce sont de grandes professionnelles, de grandes soignantes qui mettent tout en œuvre pour leurs patientes. Et puis, elles ont un féminisme concret. C’est à dire qu’au delà des statistiques et des constats, elles avancent des solutions concrètes. Et je pense que c’est vers ça qu’il faut tendre, d’un point de vue plus politique.

M.G. : Avant de réaliser le film, j’ai beaucoup parlé du texte avec Ghada Hatem, la fondatrice de la Maison de Saint-Denis, afin de m’assurer que j’étais au bon endroit, que je ne racontais pas n’importe quoi et qu’elle me valide aussi la dimension plus technique de gynécologie. Je me suis donnée vraiment la liberté de la fiction dans ce film, c’était très important pour moi. Pour elle aussi. Mais cette fiction devait toujours être fidèle aux intentions de la Maison des femmes. A chaque étape, même pour les équipes techniques. Je pense à notre cheffe décoratrice et même à la compositrice de la musique. Quand je leur parlais du film, je leur disais que pour moi, l’important était de rester fidèle aux intensions de cette Maison. On se référait toujours à ça, donc le film a beau être une fiction, il se doit de coller au réel.

M.G. : Pour faire exister les Maisons et les faire dupliquer, grandir et se pérenniser, elles ont dû énormément parler de ce qu’elles y faisaient dans les médias, dans des reportages, des documentaires, des livres, des bandes dessinées, des podcasts . . . Il y avait aussi le rapport de l’IGAS qui a été une source d’inspiration, un peu dense mais très intéressant à lire. Donc j’ai eu la chance d’avoir toute cette masse documentaire comme base de travail incroyable à explorer. Cette base est riche en informations et en évocation de séquences éventuelles, mais elle laisse le champ libre à la fiction.

M.G. : Je suis allée dans la Maison des femmes, mais assez peu car j’avais peur d’interférer dans les parcours de soins en cours. Ce n’est pas rien pour ces patientes, de pousser la porte de cet endroit. Et quand on y va en visite depuis l’extérieur, on ne se sent pas très à l’aise. Pas parce qu’elles ne sont pas accueillantes, mais on a peur de les déranger. En fait, c’est très important ce qui se passe dans cette maison. Et les parcours de soins peuvent être très fragile. Donc être là, regarder avec nos yeux de personnes faisant du cinéma, épier, tout cela ne me m’était pas très à l’aise. Et puis, avec Ghada, on s’est vues très souvent. J’ai préféré travailler de cette façon.

M.G. : Que ce soit à l’écriture ou au montage, il y a un moment où on suit un peu le même chemin. Il y a quelque chose de similaire qui s’opère : toute une phase où on s’attelle à trouver et ajouter de la matière pour densifier le récit et les parcours. Puis il y a une deuxième phase où on s’attelle à enlever de la matière, pour affiner, comme on sculpterait de la terre. J’ai toujours cette sensation à l’écriture, et au montage aussi. Au final, il y a eu un moment où on sort ses outils et on enlève petit morceau de terre par petit morceau pour arriver à quelque chose qui soit véritablement sculpté, fin et défini. C’est un chemin très intéressant.

M.G. : Leurs identités sont toutes inspirées de nombreuses soignantes que j’ai pu observer, un peu à la dérobée. Et puis, dans peut-être chacun de ces personnages, il y a un peu de moi. En tout cas, elles portent des choses qui me sont importantes. Ou bien ce sont des petites choses de mes proches. On y met, couche après couche, ce qui nous parait important afin de fabriquer de vrais personnages. Par exemple, pour le personnage de Laetitia Dosch, qui joue une sage-femme importante dans la maison, il était essentiel pour moi de parler aussi de ce que c’est que de faire ce type de métier tout en étant mère. Et donc de ce qu’on sacrifie, ou non, pour ses enfants. Ce sont des questionnements que j’ai pu avoir personnellement, puisque, lorsqu’on fait le métier que je fais, ça impacte aussi la famille : on part longtemps pour tourner, ça prend de la place . . . Ces questions que je me suis posées, je les ai mises dans ce personnage.

M.G. : Pas du tout. On écrit, on s’imagine, mais c’est un peu flou. En tout cas, quand j’écris, je visualise dans ma tête les scènes qui se déroulent, mais à ce stade d’écriture de scénario, les visages sont encore très flous. J’ai seulement une sensation de l’énergie des corps, des déplacements, tout cela. Et puis ensuite on travaille à former cette photo de famille, cette équipe qui doit raconter quelque chose sur cet endroit, sur les femmes, sur la diversité des âges, des corps, des énergies, des origines.

M.G. : Je met un grand soin à l’écriture de mes scénarios et de mes dialogues, donc j’y tiens un peu. Ce qu’on fait souvent pour lancer l’énergie des scènes, en tout cas des scènes chorales et celles un peu plus légères, je laisse aux actrices et aux acteurs le loisir d’improviser pour se lancer dans la séquence. Et puis à un moment, je leur signifie qu’on rentre dans les dialogues, dans le texte du scénario. Alors on y va. J’adore écrire des dialogues, c’est peut-être même pour ça que je suis venue au scénario. Donc j’aime bien qu’on les joue.

M.G. : Non, j’aime simplement les gros mots et les blagues. Ça élargit le champ lexical et ça permet de préciser sa pensée de temps en temps, en cas de besoin. J’en écris parce que dans ma tête, il y en a et c’est amusant. N’importe qui se cogne le petit orteil sur le pied d’une table et va jurer, c’est la vie, c’est naturel !

M.G. : Quelque part, je laisse les actrices travailler sur le plateau. Comme je disais, je prends beaucoup de soin pour écrire mon scénario et il ne part en lecture que si je considère que je ne peux plus rien y faire. Donc je fais confiance à mon texte ainsi qu’aux interprètes. Une fois que j’ai réuni ces deux choses, le scénario et les actrices, je suis au spectacle sur le plateau, en train de les regarder travailler et s’approprier ces personnages. Les réglages que je fais sont donc très minimes. Ils sont plutôt de l’ordre de la musique des dialogues. Si à l’oreille, j’ai l’impression que la fin de la phrase doit plutôt descendre que monter, je fais seulement ce genre de correction là. Concernant les intentions générales, je les regarde faire naitre les personnages sous mes yeux. En préparation, on parle de ces personnages, de leurs énergies, de qui elles étaient ainsi que du sous-texte. Donc sur le plateau, je regarde simplement mes personnages évoluer.

M.G. : Elles régnaient en grande délicatesse et avec beaucoup de douceur. Les femmes ont le règne cool. Donc je pense qu’ils étaient très heureux sur le plateau. On a beaucoup ri avec eux et ils ont énormément donné à leurs personnages et au film. C’était important pour moi que le film n’ait pas l’air de laisser les hommes dehors. Parce que ce n’est pas la question. En fait, il y a peu d’hommes dans le film parce qu’en réalité, dans ces maisons, il y a peu d’hommes qui viennent soigner. Donc je me colle à la réalité, mais il y en a quand même quelques uns, de temps en temps. Ils sont souvent très impliqués, c’est ça que ces deux personnages incarnent. Et c’est vrai que ce sont des rôles plus petits, donc quand on leur propose le scénario, on y va en s’excusant. Ce sont de grands acteurs, alors je leur ai dit « Je te propose ça, c’est pas très grand comme rôle mais si tu veux, viens ». Les deux m’ont répondu en disant qu’ils seraient très contents d’être là. Et c’était chouette de les avoir.

M.G. : Oui, bien sûr. On y a réfléchi dès le départ avec ma productrice, on voulait que le film soit tourné vers le public. Il fallait que le film soit calibré afin d’attirer le plus grand nombre de personnes dans les salles. C’est cela, ma vision du cinéma. Je fais des films pour qu’ils soient vu, et si possible, dans des salles, car c’est une expérience collective. Dans une salle de cinéma, on peut entendre les gens rire autour de soi, ou même pleurer. Et c’est pour ça qu’on y va. Ensuite, avec ce cheval de Troie qu’est ce film, l’idée était de pouvoir passer des messages, éveiller des consciences, dire éventuellement à des femmes ou des hommes que ces maisons existent. Mais aussi montrer qu’il faut faire attention aux femmes autour de soi et qu’il faut éduquer nos enfants.

M.G. : On peut le voir dans le film, on a beaucoup été aidé par NousToutes, au niveau de l’organisation de la manifestation de fin qu’on voit dans le film. Cette scène, on l’a tourné en deux temps : une première partie dans une vraie manifestation du 25 novembre, et une deuxième partie en reconstituée. Elles nous ont vraiment aidé pour que tout fonctionne, elles nous ont aiguillé afin que ces deux moments correspondent. Et je crois que ça marche bien. Puis les dates d’avant-première sont calées sur les villes où des Maisons des Femmes ont ouvert, donc on va aller rencontrer un peu partout les équipes des maisons en région. On travaille aussi à ce que le film puisse être montré dans les circuits scolaires, on va donc présenter le film à l’Éducation nationale, à la région Ile-de-France, partenaire du film, et on va pouvoir le mettre dans les lycées et les facs. On travaille à faire cet écho pour le film le plus possible.

M.G. : Absolument. A chaque date d’avant-première, on affiche un QR Code que le public peut scanner pour faire un don à la Maison des Femmes. Sinon, on peut se rendre sur le site de la Maison des Femmes et faire un don directement.

M.G. : J’ai travaillé avec une compositrice formidable et talentueuse, Audrey Ismael, que j’adore. Quand on s’est rencontrées, elle m’a tout de suite dit qu’elle imaginait des chœurs de femmes pour ce film. Je lui ai dit, attention, on fait un film qui s’appelle la Maison des femmes, sur un endroit féminin, mais il ne faut pas que ce soit mignon ni gentil. Elle m’a dit de ne pas m’inquiéter. Et effectivement, elle a travaillé sur quelque chose de très viscéral. Ces voix sont à la fois très belles, et en même temps, elles disent une urgence. Celle de ces femmes, celle du film. Il y a aussi un travail sur les percussions. Elles sont sans cesse en marche, contraintes, pour faire avancer cette maison, la pérenniser et soigner ces femmes. C’est un appui formidable pour le film. On avait très vite convenu toutes les deux qu’on n’allait pas ajouter trop de musique au film. Quand on est en position d’écoute du récit de ces femmes, calées sur l’épaule de ces soignantes, il fallait laisser toute la place à l’écoute, et donc ne pas mettre de musique. D’ailleurs, ces séquences sont aussi très peu montées. Les témoignages des patientes, on les a assumés en plan séquence. Tout d’abord car les actrices sont formidables et savent tenir des prises de trois minutes au cordeau de l’émotion et dans un chemin émotionnel impeccable. Donc ça nous a permis de démonter, de laisser toute la place à l’écoute.

M.G. : La séquence du bar où elles se lâchent un peu, c’était tout de suite Céline Dion. Une prière païenne qui est un hommage à mon moi adolescente. Les chansons qu’on peut mimer en dansant m’amusent beaucoup. Et celle-ci se mime vraiment très bien, tout du long, si on a envie. Mais en même temps, derrière la légèreté de cette chanson, ce film est un peu une prière païenne.

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