
Avec: Jacob Elordi, Margaret Qualley, Josh Brolin, Guy Pearce, Allison Janney, Benedict Wong, Ewen Bremner, James Craze, Sam Spruell, Sai Bennett
Dans un futur proche où une pandémie sans nom a décimé la société américaine, Hig, un pilote vit sur une base aérienne abandonnée du Colorado avec son chien et un ex-marine. Lorsqu’une transmission aléatoire passe par la radio de son Cessna 1956, la voix fait naître au plus profond du pilote l’espoir qu’une vie meilleure existe en dehors de leur périmètre étroitement contrôlé…
Notre avis : ★★★★
Ridley Scott figure très probablement parmi les réalisateurs hollywoodiens en activité les plus prolifiques et les plus étonnants. Par son éclectisme rare, il incarne pour beaucoup le retour à la vieille utopie hollywoodienne de l’âge d’or des studios, celle d’un cinéma grand public destiné aux adultes. Une solide culture artistique, un savoir-faire technique exceptionnel et une identité visuelle très forte – forgée notamment durant ses années dans la publicité dans les années 1960 – nourrissent depuis longtemps cette ambition.
Scott revendique d’ailleurs volontiers cette dimension esthétique et plastique, aussi bien sur la forme que sur le fond. Son cinéma puise ainsi profondément dans le romantisme anglais du XIXe siècle, à la fois littéraire et pictural, dont il admire les thèmes et les représentations. Nous y retrouvons notamment une fascination pour la ruine, l’inconnu, les paysages grandioses ou encore les monstres gothiques. Ses films mettent souvent en scène la figure du surhomme, comme une tentative de se libérer de mondes en pleine décadence. En ressort une relative noirceur, laquelle traverse toutes les époques explorées, du passé au futur en passant par le présent.
À la suite du suicide de son frère Tony Scott en 2012, grande figure du cinéma d’action hollywoodien des années 1980, Ridley Scott décide de ne plus travailler qu’avec des caméras numériques – choix qui s’impose notamment avec Prometheus, dont les exigences visuelles nécessitaient davantage de liberté, tant au tournage qu’en postproduction. S’en accompagne un véritable tournant esthétique : les plans gagnent en précision, en netteté, avec une texture plus lisse. Ils décrivent désormais des univers en décomposition, dépeints avec une précision distante, où la beauté plastique côtoie constamment la fin de l’humanité.
D’ailleurs, ce changement s’observe également dans les thématiques mis à l’écran, le deuil et la perte y occupent désormais une place centrale. Dans Napoléon, Joséphine incarne l’être aimé que le protagoniste finit par perdre, Prometheus et Alien: Covenant voient eux aussi leurs héroïnes subir la disparition de leurs proches. Les récits eux-mêmes semblent souvent hantés par l’échec ou la mort, comme si la possibilité pour leurs protagonistes de croire en un monde meilleur disparaissait progressivement (Seul sur Mars constituant à cet égard une exception notable). Une telle inflexion ne signifie pourtant pas que Scott se soit muté en un cinéaste plus pessimiste qu’auparavant : la noirceur représentait déjà une composante essentielle de son cinéma. Elle prolonge plutôt une tendance déjà présente, mais qui, à partir de 2012, s’exprime plus régulièrement et intensément.
Tandis que ses œuvres antérieures pouvaient laisser entrevoir quelques échappatoires, ses films récents paraissent davantage marqués par un sentiment de désillusion. Même lorsqu’ils sont conçus pour le grand public, ils conservent une dureté voire une ambiguïté qui ne se prête pas aux codes du cinéma commercial. Cartel, vendu comme un thriller porté par des superstars, en offre une illustration particulièrement frappante : derrière son casting prestigieux ainsi que son apparence de film hollywoodien, se cache un récit extrêmement sombre, sans véritable possibilité de rédemption. L’œuvre gagne ainsi en complexité : spectaculaire, accessible en surface, elle se révèle aussi désepérée, torturée.
The Dog Stars marque pourtant ici une rupture particulièrement touchante. Scott y reprend plusieurs thèmes familiers : la disparition, la mémoire, la solitude, les mondes en ruine, tout en introduisant une dimension rarement observée jusqu’alors dans son cinéma : au cœur d’un univers post-apocalyptique, une véritable histoire d’amour vient progressivement s’écrire. Il ne renie certes pas ses obsessions mais leur adjoint une issue nouvelle, plus intime peut-être, mais surtout plus profonde et humaine.
Un profond sentiment de désenchantement
The Dog Stars semble premièrement s’inscrire dans cette voie. Il introduit un personnage désenchanté, interprété tout en calme et retenue par Jacob Elordi, alors que la fin du monde apparaît comme une fatalité. Puis, il nous surprend, enchaînant quelques pastilles visuelles centrées sur ses habitudes quotidiennes : des gestes simples, une routine presque mécanique. Tout le talent de Ridley Scott réside alors dans sa capacité à faire ressentir l’intériorité du personnage par ce biais, jusque dans les moindres détails de sa réalisation.
Tout passe par une mise en scène extrêmement contemplative, construite à la manière d’un storyboard : chaque élément du décor semble avoir été pensé et dessiné en amont, chaque détail raconte quelque chose. Scott compose fréquemment ses plans larges autour d’un jeu de proportions qui met en regard différents éléments – le personnage, son environnement, l’immensité du monde dans lequel il évolue.
Le silence se voit privilégié vis à vis de la parole. Une musique country fonctionnant presque à la manière d’un code plaqué sur le film s’invite. Pourtant peu habitué à utiliser des chansons dans son œuvre, Scott s’en sert ici comme d’un marqueur désenchanté, reprenant subtilement les codes d’un genre ou d’une esthétique déjà connue par le public, pour mieux les détourner.
L’aspect relâché du récit laisse, par ailleurs, une place considérable au deuil, à une souffrance à bas bruit, dissimulée derrière la beauté des images. Dans le charme apparent d’une situation enviable peuvent parfois se dissimuler des forces destructrices, comme le laisse entendre la vision froide, presque clinique, réservée à la description de ce qui entoure Hig, semblant agir tel un surmoi pesant, indirectement, sur lui.
De ce point de vue, The Dog Stars peut se rapprocher de Cartel, autre joyau de la filmographie de Scott, empreint de noirceur et où la souffrance des personnages se déploient de manière presque silencieuse dans une froideur qui entre constamment en contraste avec une conception Scottienne tout à la fois désenchantée et sensible de la vie humaine. Hig contemple un monde détruit, en y cherchant également les traces d’une possibilité de renaissance.
Sublimés, certains moments du film en deviennent extrêmement touchants. Au milieu de la ruine apparaissent de petits signes d’espoir, presque insignifiants, qui prennent une dimension mythologique. La moindre apparition d’un animal devient un événement bouleversant, sans aucune emphase. Dans un monde où l’humanité semble avoir disparu, la présence du vivant devient en elle-même une promesse.
Tout l’intérêt de The Dog Stars réside justement dans sa démarche. Scott reprend les codes contemporains des films actuels ou des séries Netflix, sans en reprendre la structure narrative. Extrêmement relâché, sans véritable rebond ni acte clairement identifiable du scénario, il privilégie les moments d’attente, les gestes ordinaires, les paysages, les silences desquels se dégage une grande force mélancolique;
Rêver l’Éden, construire le cauchemar
L’humanité de Hig s’exprime, ainsi, via l’attachement à ce qui subsiste du passé : les souvenirs, les liens d’antan, le rapport à de vieilles habitudes. Il cherche à préserver quelque chose alors même que le monde autour de lui s’est effondré.
Procédé que l’on retrouve aussi dans l’écriture du personnage principal féminin, Cima, interprété avec finesse par Margaret Qualley. Dans la lignée de plusieurs rôles féminins précédents, elle entretient un rapport particulier à la nature : un dialogue presque mystique se noue entre elles deux. Cima incarne une forme d’enracinement, de connexion au monde qui échappe à Hig paraissant davantage tourné vers le passé, à l’instar de Marguerite dans Le Dernier Duel, ou encore de Joséphine dans Napoléon, lorsque cette dernière trouve dans son isolement final une éthique inaccessible pour son conjoint.
The Dog Stars introduit ici un changement subtil vis à vis de ses prédécesseurs. La nostalgie, tout comme la fragilité, se retrouvent désormais davantage du côté du personnage masculin, ce qui inscrit le film dans une lignée néo-féministe contemporaine, tout en prolongeant une réflexion que Scott porte depuis longtemps sur les rapports entre les sexes. Si les personnages féminins qui jalonnent sa filmographie Sci-Fi (Ellen Ripley dans Alien, Melissa Lewis dans Seul sur Mars, Pris dans Blade Runner…) ont toujours été caractérisées par leur force de caractère, celles aperçues dans des films plus historiques contrastent par leur mélancolie, leur vulnérabilité, à l’ instar de Sybille de Jérusalem, Marguerite ou Joséphine, respectivement dans Kingdom of Heaven, Le Dernier Duel ou Napoléon. Ridley Scott, par contre, dans sa volonté d’iconiser ses héros historiques masculins, ne les avait que rarement exposés à travers leurs failles. The Dog Stars, film rétro-futuriste, à la croisée de différents genres, opère un déplacement qui n’en apparaît que plus intéressant : pour une fois, son protagoniste se laisse entièrement dominer par ses émotions, incapable de s’extraire de son état psychique, jusqu’à s’interdire toute dimension épique.
La mélancolie nourrit le rêve impossible de récupérer ce qui a disparu. A en croire les enseignements passés de Ridley Scott, espérer peut toujours conduire au cauchemar. Dans la continuité de 1492 : Christophe Collomb ou de Prometheus, le fantasme de l’Éden contient la possibilité de sa propre destruction. Le songe d’un monde meilleur peut, au nom même de cet idéal, engendrer un univers monstrueux. Scott y voit toute la dimension tragique de la condition humaine. Hig, notre pilote, va poursuivre un chaos similaire, prenant les traits d’un paradis illusoire, sans même le savoir, lorsqu’il décide de quitter son foyer à la recherche d’une nouvelle vie.
Le film se déploie ainsi à travers de magnifiques représentations de l’horizon, motif emprunté au romantisme anglais : d’immenses paysages, de minuscules personnages face à la nature, une fascination pour des environnements à la fois sublimes et menaçants qui prolongent directement l’imaginaire personnel de Scott. L’horizon rime ici autant avec la promesse d’un ailleurs que la limite d’un écosystème en train de disparaître, ambivalence qui s’observe à chaque plan, plus particulièrement dans les scènes où Hig survole le monde à bord de son avion, sans véritable objectif. Il erre dans le ciel comme un anti-héros, faute de destination ou de véritable espoir, à la recherche d’un ailleurs dont il ne sait lui-même s’il existe encore.
La fascination de Ridley Scott pour les anti-héros ne date pas d’hier. Dans une interview pour Konbini, il situait ses origines, entre autres, depuis sa plus tendre enfance, dans son admiration pour les films noirs, qui a littéralement nourri son cinéma. Nous pensons ainsi à l’influence de Gilda, véritable révélation pour le jeune Scott, sur Blade Runner.
De ces différentes facettes, naissent tout à la fois, une tension et de l’émotion. Après avoir passé une grande partie de sa carrière à s’intéresser à des hommes cherchant à conquérir ou à construire leur paradis, Ridley Scott filme enfin un personnage qui apprend simplement à y vivre, sans même le savoir, avant de tenter de le quitter illusoirement juste avant le dénouement final.
De la désillusion au renouveau, de l’amour à l’apaisement
A défaut de tenter de changer le monde entier, le rêve de Hig gagne progressivement en intimité, en fragilité. La recherche d’un asile, au-delà d’une utopie pour l’humanité, prend ici la forme d’un espace affectif intérieur que le personnage tente de reconstruire.
Le point culminant de The Dog Stars intervient aux deux tiers du récit, au moment où Hig quitte définitivement son foyer, diffusant un subtil message : face aux derniers survivants tentant de recréer le monde, il se rend compte que l’herbe n’est pas nécessairement plus verte ailleurs. Vouloir reconstruire ou réinventer l’humanité à partir de ruines ne peut que produire une nouvelle forme de monstruosité, à l’image de ce que Scott mettait déjà en scène dans Prometheus. A noter que jamais Scott ne formule explicitement cette idée préférant laisser les séquences clés à l’appréciation du spectateur.
Dans The Dog Stars, l’acceptation de la fin de son idéal permet au héros de redevenir un homme parmi les hommes. En renonçant à la folie de ceux qui continuent à rêver d’un monde nouveau, il retrouve paradoxalement son humanité.
Tout se construit autour d’une idée simple, fondamentalement ambivalente : l’amour, en réponse au chaos, devient une forme de renoncement, qui offre de nouveaux horizons, au côté de ses semblables. The Dog Stars reconfigure ainsi avec finesse quelques motifs habituels du cinéma de Scott.
Ridley Scott, en philosophe apaisé
Intéressons nous maintenant à l’esthétique. Celle-ci, tout en s’inscrivant dans la continuité de l’œuvre de Ridley Scott, lui apporte un nouvel éclairage. Le cinéaste paraît de plus en plus conscient de ses propres motifs, des références ou mythes bâtis depuis des décennies. La séquence de construction du foyer, conçu comme une alternative à son rêve initial, constitue à cet égard un moment essentiel du film, pouvant évoquer Gladiator ou Blade Runner, ayant pour point commun le désir d’un havre de paix, d’un lieu où retrouver une forme de quiétude. Une différence essentielle apparaît cependant ici : Hig et Cima, ne quittent pas leur monde, ils décident bel et bien d’y rester.
La relative longueur des scènes se justifie pleinement, elle permet de mieux apprécier le dénouement final, et sa quiétude. Scott apparaît plus apaisé après une carrière exceptionnelle consacrée à mettre en scène des conquérants, des hommes en recherche d’ailleurs ou d’au-delà, il envisage enfin le bonheur au pas de sa porte.
Une métamorphose qui rend The Dog Stars aussi profondément unique dans sa filmographie. Comme si soudainement, Ridley Scott acceptait une humanité fragile et ordinaire.
NB :
Les fans des storyboards de Ridley Scott remarqueront que le plan final de The Dog Stars reprend un des dessins réalisés par Scott dans le Sud de la France, son véritable havre de paix, où il vient se ressourcer loin de l’agitation d’Hollywood. Idem pour le concept même du film, un chien tourné vers le ciel. Le cinéma et les habitudes du cinéaste semblent réellement s’entremêler.
Pour aller plus loin sur la dimension romantique du Cinéma de Ridley Scott :
Bande-annonde de The Dog Stars, actuellement au cinéma :

