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Yellow Letters (Gelbe Briefe) d’İlker Çatak

Un film d’ İlker Çatak

Avec: Özgü Namal, Tansu Biçer, Leyla Smyrna Cabas, Şiir Eloğlu, Eray Egilmez, Marco Kühn, Yusuf Akgün, Kerem Can, Aziz Çapkurt

Professeur à la faculté d’Ankara, Aziz reçoit la « lettre jaune » qui lui signifie arbitrairement sa révocation. Quand sa femme Derya, célèbre comédienne au théâtre national, la reçoit à son tour, c’est le coup de grâce pour le couple. L’un et l’autre, condamnés pour leurs idées, sont obligés de se réfugier à Istanbul chez la mère d’Aziz. Le compromis entre cette précarité nouvelle et leur engagement politique va mettre leur mariage à l’épreuve.

Notre avis : ★★

Ilker Çatak fait figure de réalisateur local présent en compétition à la Berlinale cette année. Son film précédent, La salle des profs, en sélection parallèle, avait marqué quelques spectateurs et critiques allemands lors d’une précédente édition du festival. Yellow Letters, sa nouvelle proposition, ouvre par un troublant panneau « Berlin as Ankara ». Découpé en deux volets avant son final, le premier à Ankara, le second à Istanbul, respectivement filmés à Berlin et à Hambourg, le récit s’attache à une histoire pourtant entièrement turque, sans rapport évident avec l’Allemagne, ni même la diaspora turque. Cette œuvre aborde plusieurs thématiques qui s’enjoignent, et traite d’emblée un sujet politique fort, autour de ce qui se joue notamment en Turquie aujourd’hui, sous Erdogan: la censure et la chasse aux intellectuels qui contestent ou interrogent le pouvoir religieux en place.

À mesure que le film progresse, il tisse une toile qui ouvre sur d’autres thématiques, au point de délaisser peu à peu ce que nous prenions, à tort, pour son sujet principal. Comme pouvait le laisser entendre la scène liminaire (des applaudissements suite à une représentation théâtrale) Ilker Katak, par l’entremise de ses deux personnages principaux, entrouvre alors une parenthèse accordant une place importante à des questionnements sur l’art, sur sa fonction, l’exigence qu’il demande, la nature même de l’artiste, mais aussi le rapport entre metteur en scène et actrice muse, mise à l’épreuve du couple, du temps qui passe. Une réflexion sur l’art et ses répercussions dans la vie quotidienne si chère à Bergman par exemple, qui n’eût de cesse d’utiliser sa propre matière autobiographique pour mettre en question l’artiste comme l’Homme. Yellow Letters fait alors preuve de patience (un peu trop), et se risque à une analyse nuancée, plutôt avec finesse, des mécanismes que l’on peut retrouver dans le couple, où chacun nécessite son espace à soi, nourrit des aspirations personnelles, lesquelles peuvent entraver celles de son conjoint. D’un sujet politique, d’une réflexion sur l’art, naît alors une observation plus intime, questionnant la relation conjugale, mais aussi la famille, l’éducation, l’ambition, les contradictions que chacun peut porter en lui. D’une situation rendue compliquée du fait d’un engagement politique, de convictions personnelles fortes qui dérangent le pouvoir mais unissent le couple, surgissent peu à peu des discordances insidieuses dans une union en apparence pourtant parfaite et encrée, mais aussi des vérités enfouies, tues, voire inaccessibles au conscient.

Ce développement intime, voire intimiste, qui ne se laissait deviner, bien servi par des acteurs consciencieux et investis dans leurs personnages, a probablement valu à Yellow letters de se retrouver en compétition à la Berlinale, même si la marche semble un peu trop haute, la forme du film, plutôt élégante par ailleurs notamment par ses choix musicaux, ne dépareillant pas plus que cela, et ne permettant pas de sublimer une observation certes intéressante, mais manquant parfois d’intensité, pour nous saisir davantage.

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