
A l’occasion du festival Premiers Plans 2026, nous avons rencontré, dans un somptueux hôtel décoré par Odorico, Quentin Dolmaire qui y participait en tant que jury. L’occasion de revenir sur son parcours et ses projets à venir.
Le Mag Cinéma (L.M.C.) : Quentin, vous êtes Jury court-métrage au Festival Premiers Plans à Angers, est-ce votre première expérience ou avez-vous déjà été jury auparavant ?
Quentin Dolmaire (Q.D.) : Eh bien oui, j’ai été jury au Festival de Poitiers, au Festival des 3 Continents et au Festival du Film Subversif, il y a un an ou deux. Et je suis en ce moment jury à l’AVR1 du CNC pour les court-métrages.
L.M.C. : Vous avez une bonne expérience de jury, donc. C’est un rôle qui vous tient à cœur ? Ça ne vous dérange pas d’avoir à juger des films ?
Q.D. : En fait, la situation n’est pas si confortable. Mais c’est ça qui est bien, ça remet vraiment en question nos points de vue et ceux des autres. Les moments où on délibère pour choisir qui va être lauréat sont des moments de grande remise en question et de responsabilisation de savoir qu’est ce qu’on met en avant. Et ça fait du bien parce qu’on est tous habitués à être spectateurs depuis très longtemps avant de faire ce métier là. Tout d’un coup, ça prend une vraie dimension. Donc ce n’est pas simple, mais c’est bien que ce ne soit pas confortable.
L.M.C. : Ça vous permet aussi de nouer des contacts avec les membres de votre jury et de croiser les regards ?
Q.D. : Exactement. C’est ça qui est bien. Ce n’est pas toujours marrant d’en parler avec l’un des membres du jury ; c’est dur de parler des films parce qu’on peut être très vite fragile. Tout d’un coup, on peut être assez véhément à vouloir défendre absolument un film, à mettre trop de cœur à le défendre alors que l’autre ne l’aime pas. Il y a vraiment toute une affaire diplomatique avec l’autre sur comment s’entendre, sur les regrets de ne pas avoir bien fait comprendre son point de vue sur le film, etc. Et c’est une bonne chose concernant la discussion des films, ça peut être dur, mais c’est assez sain.
L.M.C. : Votre présidente du jury, Iris, est plutôt démocratique ou tyrannique ?
Q.D. : Elle est complètement démocratique !
L.M.C. : On aurait pu vous croiser à Angers il y a trois ans de cela, pour un film qui était une révélation ici : Fifi (2022). Ce rôle-là avait-il été important pour vous dans votre carrière ?
Q.D. : Oui. Je me suis souvent retrouvé à jouer des littéraires au cinéma. Et donc je vois ça un peu comme ce même personnage qui revient, auquel il faut que j’apporte toujours une distinction, une différence. Mais il avait compté aussi parce que c’était une espèce de duo avec Céleste Brunnquell où l’amour n’était pas délibéré entre eux. C’était une sorte d’amour impossible entre les deux personnes qui ont un grand écart d’âge. Donc c’était un jeu constamment à réinventer. Après, pour essayer d’être plus précis, oui, c’était un vrai plaisir à jouer. La réalisatrice et le scénario étaient très fins. Et je me souviens du casting où j’avais fait la scène comme ça. Ils m’avaient proposé le rôle, on l’avait répété, j’ai fait mon truc. Ils m’ont dit « bon, c’est bien Quentin, c’est une bonne intention. Par contre, il faut faire comme ci, ou comme ça. » Et je me suis rendu compte que ce qu’il fallait faire, c’était très fin. Donc c’est de très bons souvenirs, parce que ce sont des enjeux pour l’acteur.
L.M.C. : Lorsqu’on les a interviewé, ils nous ont dit que pour eux, c’était une évidence de tourner avec vous. Ils ne vous l’avaient pas dit ?
Q.D. : Si, effectivement, ils m’avaient proposé le rôle.
L.M.C. : En parlant de l’aspect littéraire, tout à l’heure vous étiez en train de lire un livre. De quel livre s’agissait-il ?
Q.D. : Permaculture de David Holmgren. C’est celui qui a inventé la permaculture avec Bill Mollison en Australie. Ils ont écrit beaucoup de livres, mais je n’en avais lu aucun. Et celui-là, c’est un gros livre théorique. J’aurai aimé en lire un autre.
L.M.C. : Vous cherchez parfois à mettre en danger ce personnage littéraire, romantique, un peu, qui vous colle à la peau. Est-ce qu’il y a des rôles dont vous vous souvenez, qui ont été plus durs pour vous à interpréter ?
Q.D. Je ne sais pas, parce qu’on n’a pas cette culture au cinéma, de demander à l’acteur d’être quelqu’un d’autre que lui-même. On n’a pas des Daniel De-Lewis, on ne demande pas aux acteurs d’être un personnage. Par contre, il me semble que j’ai pu rencontrer des réalisateurs extrêmement exigeants, forts, artistiquement et politiquement, comme Nadav Lapid qui y va très sérieusement. Après, de mon côté, j’ai beau avoir un vrai goût des mots, mon premier désir de jeu c’est plutôt la comédie. C’est ce qui s’est passé avec la série OVNI, plus décalée et avec un ton comique. De même pour l’Affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé dans lequel je suis, en ce moment. Ce ne sont pas des rôles littéraires. J’ai l’impression que ce genre de personnage auquel je suis attaché commence à se diluer dans d’autres types de fiction.
L.M.C. : Cela ne fait pas loin de dix ans maintenant qu’on vous voit sur les écrans. Vous avez tourné avec beaucoup de cinéastes, et pas des moindres : Arnaud Desplechin, Martin Provost, Nadav Lapid . . . Et ce qui est étonnant, c’est que pour l’instant, vous n’avez jamais tourné deux fois avec le même.
Q.D. : C’est vrai. Certains n’utilisent jamais les mêmes acteurs. Après, il est vrai que je ne reste pas forcément beaucoup en contact avec les réalisateurs. Je ne sais pas, ce sont des choses qui se font : je suis là pendant le tournage, voilà.
L.M.C. : Est-ce qu’il y a un cinéaste avec lequel l’expérience était merveilleuse ?
Q.D. : C’est compliqué . . . Je parlerais plutôt de directions d’acteurs qui m’ont marqué. Après, j’ai personnellement eu la chance de ne jamais l’avoir été avec des pervers ou des gens mal intentionnés. Mais j’ai des souvenirs très forts avec Nadav Lapid, avec Jeanne Aslan et Paul Saintillan sur la direction d’acteurs. Au niveau des court-métrages, il y a Thomas Petit ( Les Choses du Dimanche ) et beaucoup d’autres où j’ai des souvenirs extrêmement fort à ce niveau-là.
L.M.C. : Est-ce qu’il y a des choses que ces réalisateurs vous ont appris au niveau de votre façon de jouer ?
Q.D. : Synonymes, de Navad Lapid, est un film qui a tenté de m’amener vers un autre type de jeu. Mon jeu s’était aménagé autour des mots, mais pour ce film-là, j’ai essayé d’aller plus dans le corps. Ce qui peut paraitre paradoxal par rapport à mon personnage, mais le personnage en face avait un jeu très physique, alors il a fallu s’accorder. En tout cas ,avec OVNI, j’ai pu déployer un peu plus de jeu comique.
L.M.C. : D’une manière générale, est-ce que vous avez l’impression, depuis votre premier long-métrage, d’avoir peaufiné votre technique d’acteur au fur et à mesure ?
Q.D. : Je ne sais pas, sûrement, oui, mais c’est un peu compliqué. C’est l’exigence des regards. On est toujours plus exigeant avec soi-même. Et quand on est avec des réalisateurs très exigeants, on va plus loin. Après, j’ai un peu de mal à répondre à cette question.
L.M.C. : Parlons de la façon dont vous gérez votre carrière. Il y a cette question de durée, dans le cinéma. Parce que quand vous êtes apparus sur les écrans, il y a eu beaucoup d’engouement, mais c’était il y a dix ans. Depuis, il y a eu des renouvellements, vous avez fait des bons choix. Et durer dans le cinéma, pour vous, ça veut dire quoi ?
Q.D. : Il y a déjà une histoire de chance. Mais en fait, une chouette carrière, ça ne veut rien dire. C’est pour les gens qui ont déjà une carrière. Je dirais que c’est bien d’être identifié, et après, c’est bien de sortir de cette identification. En fait, c’est un peu quel est l’identité de ma carrière : je suis identifié dans le cinéma d’auteur. La chance que j’avais, de mon côté, c’est que je sentais que j’étais intéressé par du jeu comique. Alors que la comédie en France ne m’excite pas forcément. Mais je savais intimement que je pouvais me retrouver. Après, il faut effectivement pouvoir le lier avec le cinéma d’auteur. Parce que si ça jure trop, ça ne va pas marcher. Vous me demandez d’être objectif sur ce que je suis . . . On m’a dit que je pouvais avoir un peu un emploi, un peu naïf, un peu enfantin. Et par exemple, la série OVNI était une porte d’entrée vers un cinéma plus familial, plus populaire, qui m’intéresse aussi. Ce n’est pas forcément de la grosse comédie, mais je pense que je pourrais relier les images qu’on a pu avoir de moi et commencer à aller vers un autre cinéma. Mais encore une fois, un acteur propose des films, des scénarios, c’est tout. Le pouvoir que j’ai sur ma carrière est assez obscure. J’attend des scénarios, je passe des castings, et j’attend de voir si on veut bien de moi ou pas.
L.M.C. : Pour prolonger un peu la question : Si demain, quelqu’un comme Chloé Zao vous propose de jouer dans X-Men 32, en tant que figurant mais très bien payé, est-ce que vous y réfléchissez à deux fois ou est-ce qu’au contraire, dans votre choix, vous privilégiez des rôles qui vous plaisent aussi en tant que spectateur et peut-être même en tant que cinéphile ?
Q.D. : Oui, tout dépend du genre de figuration de X-Men. Parce que, s’il y a quelque chose de très comique et que je sens qu’il peut raisonner avec d’autres choses que j’ai fait, j’accepterai. Par contre, si c’est simplement une figuration qui ne veut rien dire, effectivement, c’est plus compliquer de se décider. Ça sera une vraie question. Des fois, il y a des choix de cinéphile, des fois il y a des choix d’acteurs, ou de cinéastes. Typiquement, en tant que spectateur, je suis un grand fan de Brunot Dumont. En tant qu’acteur, je ne sais pas si c’est épanouissant. Je ne sens pas qu’il est un réalisateur dans l’empathie, par exemple. Mais il y a des choix qu’on fait plus en tant que cinéphile, peut-être. Ou en termes de famille de cinéma où on se dit qu’on a des choses à partager avec un certain réalisateur. Même si le rôle n’est pas notre préféré, il reste dans une continuité logique.
L.M.C. : Est-ce que vous vous considérez comme cinéphile vous-même ? Et, si oui, quelles sont vos maitres ?
Q.D. : Ma théorie, c’est que personne n’est pas cinéphile. On a tous un film en tête. Et en général, ce sont ceux qui sont contre la cinéphilie qui ont toutes sortes de références. Concernant mes maitres, c’est un peu compliqué. Au théâtre, j’aime beaucoup ce que fait Michel Fau. Mais à mon avis, il n’est pas encore assez connu. Et j’aime bien quand c’est excessif, comme le cinéma de Yann Gonzalez. Et puis, le cinéma queer, j’aimerais bien en être. Ça me parle. Puis, en termes de jeux, je me reconnais en Steve Carell. Sans forcément en être capable, bien sûr, mais ça me parle beaucoup. Il s’agit de clown, d’incarnation, de vulnérabilité, de folie, d’excessivité. Tout ça, ça me parle. Concernant Bruno Dumont, ça a été quelque chose d’important pour moi, parce qu’il y a le côté intellectuel, le cinéma d’auteur, et en même temps, c’est complètement burlesque et clownesque . . .
L.M.C. : Vous avez un type de jeu qu’on peut trouver dans le paysage de cinéma français assez singulier. Ne pensez-vous pas que cela rend plus difficile de trouver des rôles à adapter à votre personnage et à votre façon de jouer ?
Q.D. : D’après ce que j’ai compris, je peux être un peu bizarre, un peu trop singulier. J’aimerais bien savoir jouer plein de choses et pouvoir être partout dans l’idéal. Je suis un acteur, j’ai envie de tout jouer. Mais en fait, je pense que je n’ai pas eu certains rôles parce que j’étais un peu trop bizarre, parce que j’avais des airs de plusieurs types ou des choses que je ne savais pas faire. Mais typiquement, je dois prendre en compte ce côté décalé en termes de choix de carrière ou d’identité de carrière. Si j’ai un petit rôle un peu étrange de gros cinéaste, ça va marcher avec ce qui s’est fabriqué dans mon imaginaire au cinéma.
L.M.C. : Très récemment, on a pu vous voir dans Une Pointe d’Amour, un film réalisé par Maël Piriou où vous interprétez un handicapé moteur. On imagine que c’était une expérience particulière pour vous ?
Q.D. : Un ergothérapeute nous a aidé avec Julia Piaton, ainsi qu’un danseur paraplégique qui nous a expliqué comment utiliser le fauteuil roulant. Ce n’était pas simple, parce que mon personnage était tétraplégique. Il pouvait vraiment très peu bouger et, en plus, il ne parlait pas. Pendant certaines scènes, j’étais content de moi. Mais je devais revoir certaines choses parce qu’on m’a dit que je respirais trop fort, alors que les tétraplégiques ne peuvent pas. Donc je ne pouvais pas faire passer mon émotion. Donc j’ai beaucoup travaillé le rôle, tous les matins. J’ai pu faire des choses que je n’avais jamais eu à faire pour d’autres rôles. Attraper des objets, en ayant les bons gestes, par exemple. J’avais des stylos sur la table que j’essayais d’attraper pendant un quart d’heure, ou une demi-heure, tous les matins. J’ai aussi essayé de travailler l’accablement du personnage qui était dans une certaine impuissance, une incapacité à dire et à pouvoir être avec l’autre. Il fallait que ce soit dans le corps. Par ailleurs, comme je jouais un personnage tétraplégique, tout en n’étant pas tétraplégique, je m’étais rendu compte qu’il était important que je ne sois pas dans la performance, que c’était bien aussi qu’on se rende compte que je n’avais pas vécu cela.
L.M.C. : Parmi les cinéastes français actifs en ce moment, il y a quelqu’un avec qui vous souhaiteriez vraiment travailler ? Est-ce qu’il y a des types d’écriture ou des rôles qu’ils écrivent, que vous souhaitez incarner ?
Q.D. : J’aime bien ce que font les trois cinéastes de Laurent Dans le Vent ( Anton Balekdjian, Léo Couture, Mattéo Eustachon ) Bertrand Mandico et Yann Gonzalez m’intéressent aussi.
L.M.C. : Il y a l’affiche de l’Affaire Bojarski en ce moment. Il s’agit d’un polar. Vous êtes rentré facilement dans cet univers-là ?
Q.D. : Non, ce n’était pas évident. Parce que je n’avais pas l’habitude de faire ce genre de rôles. Il fallait être très viril, c’était un peu moins évident. Mais c’était chouette. Et j’étais content de jouer avec Bastien Bouillon. En fait, c’était des scènes assez simples. Mais pour revenir à ce que vous disiez, j’ai des rôles qui m’ont peut-être amené vraiment ailleurs alors parfois les choses les plus simples peuvent m’échapper un peu.
L.M.C. : Tout à l’heure, vous parliez de vos expériences avec des court-métrages. Pour vous, quelle est la différence entre jouer dans des court-métrages et des long-métrages ?
Q.D. : Toutes les scènes sont essentielles dans le court-métrage, c’est génial. Il y a toujours de l’enjeu. Le court-métrage est aussi souvent un réalisateur ou une réalisatrice qu’on découvre. Il y a quelque chose dans le sens d’étoffer un sens artistique à deux. Il y a aussi le fait de découvrir le regard de demain, les réalisateurs et réalisatrices qui arrivent.
L.M.C. : La sélection qu’on vous a donné à voir est assez large. Vous a-t-elle bousculé ? Le choix était-il difficile ou certains films se sont-ils imposés ?
Q.D. : Je ne peux pas trop en dire, mais, avec le jury, on était très contents de trouver de la qualité partout. Il n’y a quasiment aucun film qui ne nous ai pas un peu marqué. Et on a eu plusieurs évidences. On a eu un peu moins de dix films qu’on a beaucoup aimé.
L.M.C. : Enfin, parlez-nous des projets à venir. Où est-ce qu’on vous verra, prochainement ? Que tournez-vous actuellement ?
Q.D. : Alors, il y a Un Champ de fraises pour l’éternité de Alain Raoust qui devrait sortir dans l’année. Un film de Jean-Luc Gaget, aussi, où j’ai un second rôle avec Pauline Clément, et puis, j’ai un autre film, mais je ne sais pas s’il va sortir. Et j’essaie surtout de faire un court-métrage, un long-métrage aussi. Ainsi qu’une pièce de théâtre, une tragédie, qui sera peut-être un seul-en-scène.
L.M.C. : Donc vous passez derrière la caméra ?
Q.D. : Oui, mais ça fait un moment que j’essaye. J’avais mis en scène une pièce de théâtre en 2022.
L.M.C. : Comment vendez-vous votre long-métrage ?
Q.D. : Il s’agit de gens qui jouent à un jeu de plateau, du genre Warhammer. Ce sont des petites figurines. En résumé, ce sont des créatures qui se font la guerre dans tout l’univers. C’est un univers très apocalyptique, très violent et très masculin. Ce sont des mecs qui habitent à Paris et qui sont fascinés par cet univers-là, par des images de fin du monde et qui ne voient pas qu’on est en train de vivre la fin du monde. Donc l’idée du film, c’est d’essayer de penser la tragédie pour représenter la modernité. Parce que je pense qu’on fait l’erreur dans les milieux culturels de vouloir représenter l’écologie alors qu’on ne sait pas ce que c’est. L’écologie ne fait que diviser. Ce qui me tient tant, dans le rôle de metteur en scène, c’est de représenter la modernité. Et puis il y a la phrase de Bruno Latour que je trouve extrêmement stimulante et que pourtant personne ne se saisit. Il dit qu’aujourd’hui la question où suis-je, est plus importante que la question qui suis-je. C’est une question de scénario, d’écriture, et de mise en scène immense qui aide beaucoup et dont personne ne se saisit. Ca ne me donne pas forcément des personnages ou des situations. Mais typiquement, dans le long-métrage dont je vous parle, l’idée est de filmer Paris comme un décor de Warhammer : les bâtiments historiques, les catacombes, les églises, les monuments au mort.

