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Arnaud Aubelle : La Suisse au cinéma en 100 films internationaux

Piazza Grande noire de monde, salles pleines onze jours durant : la 79ème édition du Festival de Locarno (150 000 spectateurs) vient de refermer ses portes. C’est en marge de cette grand-messe du cinéma d’auteur que nous avons retrouvé Arnaud Aubelle. Le Pacte, Gaumont, le FIFDH de Genève : le parcours est solide avant qu’il ne pose ses valises en Suisse, en 2015. Aujourd’hui, c’est dans la communication, côté enseignement supérieur, qu’il exerce. Mais c’est un autre projet qui l’amène dans nos pages. Paru en mai, son ouvrage « La Suisse au cinéma, 100 films internationaux » ne se contente pas d’illustrer des sommets enneigés. Il creuse, déterre, surprend. On y croise « Swiss Miss », tourné par Laurel et Hardy dans un studio californien loin des Alpes. Ou « Bobby Deerfield », où Al Pacino et Marthe Keller filent une idylle naissante à Loèche-les-Bains. Argento, lui, y installe « Phenomena ». Plus loin, le livre change de registre : l’immigration traverse « Pain et chocolat », l’euthanasie s’impose dans « On ira » d’Enya Baroux. Cent films, une Suisse qu’on croyait connaître. Propos recueillis par Pierre Sokol

Pierre Sokol (P.S.) : Comment est né ce livre, et combien de temps a-t-il fallu, entre visionnages, re-visionnages et travail critique, pour le mener à son terme ?

Arnaud Aubelle (A.A.) : Le livre est né de deux passions : écrire sur le cinéma, et observer les lieux dans les films. Pour moi, ils racontent toujours une histoire d’un point de vue esthétique, culturel ou social. J’aime aussi me rendre sur les lieux de tournage et confronter le réel à ses représentations, je l’ai souvent fait bien avant ce livre. L’idée a germé à l’été 2024 et l’écriture s’est étalée jusqu’à l’automne 2025, soit un an et demi environ. J’avais en tête une quinzaine de films que j’avais déjà vus, comme les James Bond bien sûr, mais aussi Merci pour le chocolat de Chabrol, Phenomena d’Argento ou L’Amour est un crime parfait des frères Larrieu. Je les ai tous revus, en plus des nombreuses découvertes. Je voyais trois à cinq films par semaine et écrivais au fur et à mesure.

P.S. : Il y a nécessairement eu un crève-cœur, un film auquel vous teniez et qui n’a pas trouvé sa place, ou qui a été écarté in extremis. Lequel, et pour quelle raison ?

A.A. : Le livre est consacré aux films internationaux, c’est à dire à la Suisse vue par le cinéma étranger. Je n’ai donc retenu que des cinéastes non-suisses. À force de recherches, je suis parvenu à une liste de 250 films que je considérais comme éligibles et suffisamment intéressants. Pour arriver à la liste de 100, certains choix se sont faits assez naturellement lorsque le film était redondant avec d’autres titres prioritaires, que la partie helvétique était trop réduite, ou qu’il me paraissait simplement moins fort que d’autres.

Au final, il n’y a pas vraiment eu de crève-cœur, mais il y a bien sûr eu quelques dilemmes. J’aurais par exemple pu mettre plus de films indiens – Bollywood a beaucoup tourné en Suisse. Soderbergh est un cinéaste dont j’aime l’éclectisme et j’aurais aimé avoir un film de lui car plusieurs de ses intrigues passent par la Suisse, comme Contagion ou Black Bag. Mais leur lien était un peu trop ténu. Il y a aussi beaucoup de films liés à Frankenstein, qui est un personnage suisse, et à la manière dont l’idée du livre est venue à Genève à Mary Shelley. J’ai dû en écarter plusieurs, dont l’adaptation de Kenneth Branagh. Enfin, le réalisateur américain Irving Cummings a, dans les années 50, situé deux de ses films en Suisse. Je les apprécie et j’aurais voulu les faire figurer, mais j’avais déjà plusieurs comédies et comédies sentimentales américaines de ces années-là. J’ai privilégié d’autres films plus récents.

P.S. : De Goldfinger au Miracle de Berne, le grand écart est saisissant. Qu’est-ce qui distingue, à vos yeux, un film qui saisit véritablement quelque chose du pays d’un film qui ne fait qu’en exploiter le décor ?

A.A. : Cela passe souvent par le traitement du sujet, mais aussi par la mise en scène et le montage. Ce jour-là de Raoul Ruiz est un bon exemple. Il parle de sujets assez classiques pour un film se déroulant en Suisse (l’argent, le rapport à la possession…) mais il le fait avec beaucoup d’humour et de décalage. Et la mise en scène ajoute une multitude de détails : on s’attarde dans les petits cafés de villages vaudois, on voit les jeunes soldats en plein service militaire… Il capte quelque chose de très authentique, dans lequel les personnes qui vivent ici peuvent se retrouver. C’est l’un des rares films d’un cinéaste étranger qui donne presque le sentiment d’avoir été réalisé par une personne de nationalité suisse.

P.S. : Vous évoquez le secret bancaire, l’immigration, la science, l’éducation. Le cinéma international s’est-il réellement affranchi des clichés du chocolat et des sommets enneigés, ou y revient-il dès qu’il manque d’inspiration ?

A.A. : C’est certain, le cinéma utilise avant tout la Suisse pour ses éléments les plus connus à travers le monde : les Alpes, la finance… On peut parler de clichés, mais pour moi ce n’est pas nécessairement négatif. Ce sont avant tout des codes très forts qui véhiculent tout un imaginaire avec eux et rendent le pays immédiatement identifiable. Un même élément peut d’ailleurs inspirer des films très différents ; les Alpes servent autant d’ancrage à des comédies qu’à des films d’alpinisme ou sur le sport de haut niveau.

Certains films internationaux vont plus loin, mais ils restent assez rares. L’un des meilleurs exemples est pour moi le film italien Pain et chocolat, qui s’attaque de manière assez féroce et en même temps très humaine à la manière dont les immigrés sont parfois perçus et intégrés dans le pays. Le film date des années 70 mais reste profondément actuel. Le cinéma français s’est aussi beaucoup intéressé à la société suisse ces dix dernières années pour un sujet bien précis : la différence de législation sur la fin de vie et l’euthanasie entre les deux pays.

P.S. : Hitchcock, Chabrol, Cronenberg, Eastwood : quatre regards, quatre sensibilités. L’un d’eux vous semble-t-il avoir particulièrement bien saisi l’esprit du pays, et un autre être passé complètement à côté ?

A.A. : Je dirais qu’Hitchcock, Chabrol et Eastwood se sont très bien approprié la Suisse, chacun à leur manière.

Avec Quatre de l’espionnage, Hitchcock est dans une carte postale reconstituée en studio totalement assumée : les lacs, les falaises, la fabrique de chocolat. Il le disait lui-même, il voulait assumer l’exotisme du décor. Pour Chabrol, qui a consacré une large partie de sa filmographie à mettre à nu les secrets et les névroses de la bourgeoisie, la Suisse et ses richesses apparaissent comme des évidences. Enfin La Sanction d’Eastwood est un film paradoxal. D’un côté c’est un film assez bancal dans son intrigue et l’un des plus machistes de son auteur. Mais de l’autre, la dernière partie consacrée à l’ascension de l’Eiger a peu d’équivalent en termes de spectaculaire : ce sont certainement parmi les meilleures séquences d’alpinisme tournées dans le pays.

Je ne dirais pas que Cronenberg est « passé à côté », mais la Suisse est plus secondaire chez lui, à la fois comme sujet et comme cadre esthétique – d’ailleurs, même si le récit est censé se passer dans le pays, la majeure partie du tournage a eu lieu à l’étranger. A dangerous method est avant tout intéressant car il raconte un pan de l’histoire de la médecine qui s’est déroulé dans le pays.

P.S. : Dans La Mémoire dans la peau, Zurich se mue en un piège presque labyrinthique, malgré son apparente neutralité. Est-ce une figure récurrente du cinéma d’espionnage, cette Suisse lisse en surface et inquiétante dès qu’on y regarde de plus près ?

A.A. : Absolument, l’espionnage ne se limite pas à James Bond et à Hitchcock : il y a aussi toute une dimension plus sombre, dans laquelle la Suisse est le lieu trouble par excellence.

Cela se retrouve dès les années 50, avec la série B américaine Chasse aux espions. Le cinéma français s’en est emparé aussi, comme dans Espion lève-toi d’Yves Boisset, avec Lino Ventura et Michel Piccoli, ou Toutes peines confondues de Michel Deville. Ce sont des films ambigus, aux jeux de pouvoir complexes, ancrés dans une Suisse glaçante. Cela se prolonge encore parfois aujourd’hui, même si c’est plus occasionnel.

Zurich en particulier incarne cette dimension. Dans le cinéma international, elle est très souvent montrée comme austère, grise, déshumanisée. La réalité est assez différente : c’est certes la ville bancaire et internationale par excellence, mais c’est aussi une ville nettement plus agréable qu’elle n’apparaît au cinéma.

P.S. : Si un lecteur pressé ne devait retenir que trois films de votre sélection pour saisir l’esprit de l’ouvrage, lesquels lui conseilleriez-vous, et pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ?

A.A. : Au service secret de sa majesté, car la Suisse au cinéma reste indissociable de James Bond. C’est probablement le blockbuster international le plus suisse, il utilise le pays comme un réjouissant terrain de jeu. Avec ses teintes de noirceur, c’est aussi un épisode assez original parmi les 007 de l’époque.

Pain et chocolat de Franco Brusati, dont je parlais précédemment. Il offre une vision plus sociétale du pays, à travers le parcours chaotique d’un immigré italien. C’est l’un de mes films préférés parmi ceux présents dans le livre : il combine à merveille acuité sociale, humour et tendresse pour ses personnages.

Enfin Dilwale Dulhania Le Jayenge d’Aditya Chopra. La Suisse a toujours représenté une terre de romantisme pour le cinéma international, que ce soit dans le cinéma hollywoodien des années 30 à 50 ou dans le cinéma indien des années 90 et 2000. DDLJ est l’un des plus grands succès de l’histoire du cinéma indien et il caractérise mieux que tout autre le lien fort qui existe entre Bollywood et la Suisse.

 

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