Après avoir mis en scène la véritable histoire du facteur Cheval, amoncelant les pierres avec une patience infinie, le réalisateur Nils Tavernier s’attaque à un autre fait historique, la vie de la famille de Tauba Zylbersztejn, une juive polonaise, sous l’occupation allemande.
Le 16 juillet 1942, la Gestapo, avec la complicité du gouvernement de Vichy, orchestre la rafle du Vel d’Hiv, déportant des milliers de juifs vers les camps. La famille de la jeune Tauba (Violette Guillon) – sa mère Rywka (Adeline d’Hermy) et son père Moshé (Guillaume Gallienne) – échappe à cette arrestation mais se voit contrainte de fuir son appartement parisien. Aidés par la grand-mère Marta (Claude Mathieu), ils trouvent refuge dans une chambre de bonne de 6m² prêtée par les époux Dinanceau, au dernier étage du 209 rue Saint-Maur dans le 10e arrondissement.
Cachés, ils le resteront 765 jours durant.
Le temps, justement, est un motif central du film. Dès les premières images, un métronome bat la cadence, chaque seconde résonnant comme un compte à rebours. Des timecodes et images d’archives ponctuent le récit, inscrivant sur l’écran la lenteur des jours qui s’égrènent.
Le cinéaste a beau multiplié les artifices pour matérialiser le passage du temps, les corps et les visages des personnages n’évoluent pas, rendant le tout peu crédible. Malgré le manque de nourriture et l’enfermement, les pommettes de Tauba conservent leur teinte rosée, la barbe de Moshé ne pousse pas, nul ne maigrit ni ne sombre dans la folie. Plus surprenant encore, c’est une forme d’allégresse qui domine cette reconstitution de la clandestinité. Tandis que le père scrute par l’unique fenêtre le va et viens des résidents dans la cour de l’immeuble, la fille coiffe sa mère ou dessine un piano sur le plancher.
Au-delà de cette douceur, la jeune fille incarne une révolte face aux événements, qui tranche avec l’immobilité résignée de son père. Celui-ci qui confessera “ne pas avoir le courage de se battre”. Tauba semble tenir la famille à bout de bras : elle incarne la résistance – ses prises de parole se réduisent souvent à aborder la question des camps ou de la guerre – tout en proférant un message d’espoir. Cette dualité entre légèreté et gravité, mouvement et immobilité, peine à convaincre. Elle fragilise l’intrigue plus qu’elle ne suscite l’empathie, affaiblissant ainsi l’impact émotionnel et l’aspect vraisemblable du récit.
Au milieu d’une mise en scène simpliste et sans éclat, les acteurs – parmi eux deux pensionnaires de la Comédie Française – rétablissent une certaine justesse. Les seconds rôles de Sandrine Bonnaire et Claude Mathieu méritent d’être relevés en particulier, bien qu’Adeline d’Hermy n’ait rien à leur envier, face à un Guillaume Gallienne plus en retrait qu’à son habitude.
Dans leurs films respectifs La Rafle, Elle s’appelait Sarah et plus récemment La Cache, les réalisateurs Roselyne Bosch, Gilles Paquet-Brenner et Lionel Baier s’étaient déjà emparés de ce pan sombre de l’Histoire. Si La Vie devant moi – adapté du livre de Guy Burenbaum, fils de Tauba Zylbersztejn – propose un nouvel angle intéressant, en se concentrant sur l’attente et la clandestinité, Nils Tavernier ne réussit pas à atteindre le niveau de ses contemporains.
Reste une question : comment continuer à raconter ces histoires aujourd’hui, 80 ans après la libération des camps, à une époque où les derniers témoins disparaissent et où la transmission passe de plus en plus par la fiction ?