Présenté dans la section « Perspectives » de la Berlinale 2025, Le Rendez-vous de l’été capture les errances sentimentales de ses personnages à Paris, durant les Jeux Olympiques.
Lors de notre échange, Valentine Cadic, la réalisatrice, India Hair et Blandine Madec, reviennent sur la genèse du projet, la spontanéité du tournage et leur plaisir à travailler ensemble. Un film solaire et intime, qui promet de faire parler de lui.
Le Mag Cinéma : En regardant Le Rendez-vous de l’Été, on a l’impression qu’il prolonge votre court métrage Les Grandes Vacances. Est-ce vraiment une continuité, ou ce projet existait-il déjà avant même Les Grandes Vacances ?
Valentine Cadic : À l’origine, j’avais avant tout envie de retravailler avec Blandine. Les Grandes Vacances est un film que j’ai écrit en ayant en tête le lieu de tournage, un camping qui m’inspirait. Pour Le Rendez-vous de l’Été, c’est l’idée de tourner pendant les Jeux Olympiques qui a été le point de départ. Je n’ai jamais pensé ce long métrage en lien direct avec le court. Mais comme nous avions déjà travaillé ensemble, j’ai pu projeter beaucoup d’éléments sur le personnage que Blandine allait interpréter. Cela m’a servi d’appui, mais je n’ai jamais conçu Le Rendez-vous de l’Été comme une suite ni anticipé ce film avant d’avoir réalisé Les Grandes Vacances.
Comment le film s’est-il retrouvé à la Berlinale ?
Valentine Cadic : Nous avons eu beaucoup de chance !
India Hair : Et du talent, surtout !
Valentine Cadic : Une fois le montage terminé, nous avons envoyé le film, et il a été sélectionné. Nous avons ensuite finalisé la post-production assez rapidement. Le film a été achevé il y a seulement deux semaines, donc nous sommes ravies d’être ici.
Le film a-t-il été écrit spécifiquement pour Blandine et India ?
Valentine Cadic : Pour Blandine, oui. J’avais imaginé ce rôle pour elle dès le départ. En revanche, pour le personnage de Julie, je ne savais pas encore qui allait l’incarner. J’ai été très heureuse qu’India accepte.
India, vous avez travaillé avec des réalisateurs aux univers très marqués comme Noémie Lvovsky, Riad Sattouf, Danielle Arbid, Alain Guiraudie, Anne Fontaine, Quentin Dupieux, Kervern et Délépine, Maïwenn, Emmanuel Mouret ou encore Aude Léa Rapin. Est-ce cet aspect qui vous a donné envie de travailler avec Valentine Cadic après avoir découvert son travail ?
India Hair : J’ai d’abord lu le scénario, que j’ai trouvé très surprenant. Il dégage à la fois une grande douceur et une part d’inattendu. J’avais envie d’être surprise, de voir à l’écran ce que je lisais. Ensuite, j’ai regardé Les Grandes Vacances et j’ai découvert Blandine, que je ne connaissais pas encore comme actrice. J’ai tout de suite eu envie de travailler avec elle, car elle a une manière d’accéder directement aux émotions du spectateur qui m’a bouleversée. (S’adressant à Valentine) Je ne savais pas que tu allais me proposer le rôle. Lors de notre première rencontre, dans un café, j’avais l’impression de passer une audition. Puis nous avons fait une lecture, et quand tu m’as confirmé que le rôle était pour moi, j’étais vraiment heureuse, car j’avais très envie de me plonger dans cet univers. Je ne connais pas du tout le dispositif des Jeux Olympiques et j’avais envie de le découvrir, y compris en tant que spectatrice. Ce qui m’attire avant tout chez un réalisateur, c’est son regard sur le monde, la vision qu’il porte sur une histoire. Lorsqu’un cinéaste consacre plusieurs années de sa vie à un projet, j’aime essayer de comprendre son univers et trouver ma place au sein de son œuvre. C’est ce qui me motive le plus en tant qu’actrice.
Blandine, pouvez-vous nous parler un peu plus de votre parcours ?
Blandine Madec : Les Grandes Vacances a été mon premier rôle important. Depuis, j’ai tourné dans plusieurs courts-métrages, notamment 43 degrés à l’ombre de Pauline Bailay, qui a été sélectionné à Clermont-Ferrand et À Côté Court, où j’ai l’un des rôles principaux. J’ai aussi joué dans Les Loups d’Isabelle Prim, un long-métrage qui sortira le mois prochain, puis bien sûr dans Le Rendez-vous de l’Été. Avant cela, je faisais surtout du théâtre, notamment de l’écriture de plateau, où l’on construit le texte à partir d’improvisations sur plusieurs mois. J’ai rencontré Valentine il y a dix ans sur un moyen-métrage où j’avais un petit rôle, tandis qu’elle tenait le premier rôle. C’est ainsi que notre collaboration a commencé.
Valentine, on vous connaît en tant qu’actrice, mais aussi en tant que réalisatrice, notamment grâce au succès des Grandes Vacances à Clermont-Ferrand. Aviez-vous dès le départ la volonté de mener ces deux parcours de front ?
Valentine Cadic : J’ai commencé à être comédienne à 17 ans. J’étais fascinée par le plateau, mais je ne savais pas encore si je voulais poursuivre dans cette voie. Très vite, je me suis intéressée à tous les aspects d’un tournage : je posais des questions à chaque membre de l’équipe pour comprendre leur métier, leur parcours. Ne venant pas d’un milieu du cinéma, je me demandais souvent comment toutes ces personnes en étaient arrivées là. En parallèle, j’ai poursuivi mes études à l’université Paris 8 à Saint-Denis, où j’ai découvert énormément de films. Cela m’a permis d’affiner mon regard et de mieux cerner le cinéma qui me touche.
Le Rendez-vous de l’Été met en scène deux sœurs, que nous avons ici. Il nous a semblé évident qu’India et Blandine formaient un duo naturel. Déjà en regardant Les Grandes Vacances, Blandine, votre jeu m’a fait penser à celui d’India, comme une sorte de cousinage dans l’interprétation.
India Hair : Vraiment ? Ça me touche beaucoup.
Pensez-vous que ce rapprochement soit un simple hasard, ou y avait-il déjà cette idée d’une forme de sororité ?
Valentine Cadic : Je connaissais India à travers ses films et, en l’imaginant dans le rôle de Julie, j’ai tout de suite eu le sentiment que cela fonctionnerait bien. Il y avait quelque chose dans leurs façons de jouer qui se répondait naturellement. Lors des répétitions, nous avons fait des improvisations avec Mathias Jacquin, qui joue Paul, afin d’explorer des scènes qui auraient pu se situer en amont de l’histoire racontée dans le film. En revanche, avec Blandine et India, je ne voulais pas d’improvisations entre leurs personnages avant le tournage. L’idée était de préserver la distance et la pudeur de leur première rencontre à l’écran, car même si elles s’étaient déjà croisées dans leur jeunesse, elles avaient évolué séparément. Nous avons tout de même fait une lecture, et je garde un souvenir très fort du moment où je les ai vues lire ensemble. C’était une évidence pour moi.
Blandine et India, vous retrouvez-vous l’une en l’autre ?
Blandine Madec : Nous avons toutes les deux un visage rond, ce qui crée déjà une certaine ressemblance. Il y a aussi un aspect physique atypique qui, je trouve, est intéressant à l’écran. C’est important de voir toutes sortes de personnes représentées au cinéma. On pourrait facilement nous imaginer cousines ou sœurs, avec nos visages lunaires et nos voix singulières.
India Hair : Ce que tu dis est intéressant. Pour ma part, je pense davantage à une manière de jouer. Lorsque je te vois à l’écran, Blandine, ton jeu me semble d’une évidence rare. Et en même temps, il y a toujours une forme de tension, une recherche constante entre naturel et interprétation. Ce n’est pas si simple d’atteindre cette justesse. Mais si un lien entre nous se ressent, ça me fait très plaisir.
Valentine, vos personnages ont un côté décalé, tout en étant profondément ancrés dans le réel. Contrairement à d’autres héroïnes de cinéma qui incarnent des figures de combattantes, vos personnages semblent capter la réalité de manière presque brute.
Valentine Cadic : Ce qui m’intéressait avec le personnage de Blandine, c’est justement son honnêteté et sa spontanéité. Elle ne joue pas un rôle, elle ne cherche pas à être forte ou à afficher une façade souriante en permanence. Elle vit les situations pleinement, sans artifice. C’est cette sincérité qui, pour moi, la rend forte. Elle est totalement ancrée dans le présent de ce qu’elle ressent, et cela me semble essentiel.
Blandine Madec : Oui, c’est amusant de constater qu’un personnage féminin fort peut simplement être un personnage humain, avec toutes ses nuances. Une femme peut être maladroite, ridicule, vulnérable, sans que cela remette en question sa force. On montre souvent ces facettes chez les hommes, mais plus rarement chez les femmes. Dans le film, mon personnage a du mal avec la séduction, ce qui est un ressort comique souvent associé aux personnages masculins. Un personnage féminin fort n’a pas besoin d’être une guerrière pour être intéressant. J’ai souvent joué des personnages masculins dans des pièces de Beckett, en les féminisant simplement parce que j’avais envie de les incarner. Et ça fonctionnait parfaitement. Parce qu’avant tout, ce sont des personnages humains.
Votre scénario laisse-t-il volontairement une place à l’imprévu afin de capter davantage le réel ?
Valentine Cadic : Oui, tout à fait. Avec Mariette Désert, ma co-scénariste, nous avons écrit en gardant à l’esprit qu’il y aurait forcément des éléments que nous ne pouvions pas anticiper. De nombreux événements imprévus se sont produits pendant le tournage, et nous avons choisi de les intégrer plutôt que de les contourner. Le scénario était très écrit, mais il laissait volontairement des espaces pour que l’improvisation s’infiltre, pour que des ajustements puissent se faire naturellement. J’avais demandé aux comédiens d’apprendre leur texte, bien sûr, mais je ne suis jamais rigide sur les mots. Pour moi, il est essentiel de sentir les choses, de s’adapter à ce qui se joue sur le moment. Tourner pendant les Jeux Olympiques a aussi renforcé cette dynamique, car il y avait constamment des éléments extérieurs imprévus qui modifiaient notre approche et faisaient évoluer le scénario en direct.
India et Blandine, cette liberté dans la direction d’acteurs, vous la confirmez ? Est-ce une source d’élan pour vous ou, au contraire, avez-vous parfois besoin d’une direction plus cadrée ?
India Hair : Pour moi, le plaisir du jeu vient aussi du fait de s’adapter à la méthode d’un réalisateur ou d’une réalisatrice. Chaque tournage est différent et, sur celui-ci, j’ai expérimenté plusieurs façons de travailler, notamment avec Blandine. (s’adressant à Blandine) Quand nous avions des scènes ensemble, nous étions très proches du texte. Mon personnage parle énormément, c’est un vrai moulin à paroles. Donc, nous devions respecter un certain rythme et une précision textuelle. En revanche, avec Mathilde Jacquin et la comédienne qui joue ma fille, c’était beaucoup plus improvisé. Cette alternance entre rigueur et liberté était très intéressante, mais aussi un peu stressante pour moi. Dans les scènes avec Blandine, mon personnage ne supporte pas le silence, elle comble tout par la parole, ce qui exige une grande fluidité dans la restitution du texte. Or, il me faut du temps pour intégrer un texte et le rendre naturel. J’avoue avoir eu quelques sueurs froides sur ces séquences ! Avec le recul, je me dis que j’aurais dû prendre une répétitrice, ce qui m’aurait probablement aidée à être plus à l’aise. Mais j’ai aussi adoré les moments où la vie surgissait spontanément, notamment lors des scènes de marche. Je me souviens qu’en allant à l’anniversaire dans le film, nous avons improvisé quelques échanges. Je n’ai pas encore vu le film, mais je me demande si ces moments ont été conservés au montage.
Valentine Cadic : Oui, c’est vrai que les scènes avec India étaient parmi les plus écrites, car elles touchaient au passé des personnages. Et cet aspect du récit ne pouvait pas vraiment s’inventer sur le moment. La grande discussion du soir, par exemple, repose sur des éléments très précis du scénario.
Les scènes entre India et Blandine devaient faire passer des informations essentielles : elles sont sœurs, elles ne se sont pas vues depuis longtemps, et il fallait que le spectateur saisisse leur passé commun. C’était donc un équilibre à trouver entre l’émotion du jeu et la nécessité de transmettre ces éléments narratifs.
Blandine, avez-vous travaillé de la même manière avec Valentine que pour Les Grandes Vacances ? Le passage du court au long métrage a-t-il changé votre approche ?
Blandine Madec : Non, ce n’était pas du tout pareil. Dans Les Grandes Vacances, j’avais une grande liberté sur les dialogues, je pouvais improviser, tandis que là, c’était plus cadré. Ça rendait le travail plus exigeant, mais aussi plus structurant. En plus, Les Grandes Vacances était un court métrage. On passe moins de temps avec le personnage, donc il y a moins de développement. Mais il me ressemblait davantage, ce qui facilitait l’interprétation. Pour Le Rendez-vous de l’été, j’ai dû travailler sur la distance entre moi et mon personnage. Comprendre en quoi elle était différente de moi, mais aussi où je pouvais me retrouver en elle. C’est un processus plus long, qui demande un vrai travail d’incarnation.
Finalement, considérez-vous que c’est le même personnage dans les deux films, ou bien un personnage différent ?
Blandine Madec : Pour moi, c’est une sorte d’avatar. Un avatar de Blandine Bollbeck. Dans Les Grandes Vacances, je n’imaginais pas du tout mon personnage devenir prof de piano, par exemple. En revoyant le film, je ne l’envisage toujours pas comme ça. Pourtant, dans Le Rendez-vous de l’été, elle a un monde bien défini : une mère, une sœur, une histoire familiale précise. Et dans Les Grandes Vacances, j’imaginais une trajectoire familiale différente. Le personnage du court était plus proche de moi, parce qu’il y avait beaucoup d’improvisation. Tandis que dans le long métrage, elle a un parcours amoureux qui ne me ressemble pas, une vision politique qui s’éloigne de la mienne. Mais en même temps, il y a toujours des parts de moi en elle. Ce qui me relie à elle, c’est cette authenticité, cette ouverture à l’autre. Une forme d’innocence, mêlée à une grande angoisse. Et cette contradiction crée du jeu, crée de la matière à interpréter.
Une question sur le jeu, pour vous deux, Blandine et India. Jouer des personnages qui doutent, qui se sentent parfois perdus, est-ce facile pour vous ? Ou au contraire, cela fait-il appel à une certaine pudeur, comme si vous exposiez une part de vos propres doutes ?
India Hair : Le doute, c’est quelque chose de très proche de moi. Avec ma mère, qui est anglophone, on était à un festival récemment, et je n’arrêtais pas de dire « I’m a bit unsure ! » (« Je ne suis pas sûre… »). À un moment, elle m’a dit : « Tu peux arrêter de dire ça ? ». Ça m’a fait réaliser à quel point j’exprime ce sentiment en permanence. Donc non, ce n’est pas du tout un registre qui m’est étranger. Mais en le jouant, ça oblige à explorer des zones de soi-même que l’on n’a pas forcément conscientisées.
Et vous, Blandine ?
Blandine Madec : Dans le jeu, tout est un défi. Jouer quelqu’un qui ne doute jamais, c’est difficile. Jouer quelqu’un qui doute tout le temps, ça l’est tout autant. Après, il y a peut-être un phénomène de « contamination » : incarner un personnage en perpétuelle remise en question, en difficulté, ça peut finir par déteindre un peu sur soi. Bien sûr, on sait que ce n’est pas nous, qu’on va rentrer chez soi le soir, mais malgré tout, on absorbe quelque chose du malaise du personnage, parfois sans s’en rendre compte.
Le film oscille entre un ton amusant et des questionnements profonds. Cette légèreté apparente cache un regard bien affirmé. Comment Valentine insuffle-t-elle cette vision à ses acteurs ?
India Hair : Valentine a une qualité d’écoute incroyable. Quand on s’est rencontrées, je crois que j’ai beaucoup parlé, un peu comme mon personnage, Julie ! (rires) Mais elle écoutait avec une vraie attention, et c’était pareil sur le tournage. Elle savait précisément où elle allait, mais elle restait toujours à l’écoute de nos ressentis. Cette capacité à faire confiance aux acteurs, à s’adapter tout en gardant le cap, c’est une vraie force. Sur mes premiers films, j’ai parfois vu des réalisateurs ou réalisatrices tenter d’imposer leur vision par peur ou par stress. Avec Valentine, il n’y avait pas cette rigidité. Au contraire, cette confiance qu’elle nous accordait nous donnait envie d’oser, d’expérimenter. Son regard est très marqué dans son cinéma, et c’est ce qui donne envie de jouer dans ses films. (s’adressant à Valentine) Tu es très ancrée dans les débats sociétaux d’aujourd’hui, dans les questions politiques, féministes, dans la place des femmes artistes… On en a beaucoup parlé, et tout cela transparaît forcément dans ton travail.
Une question plus pragmatique : comment avez-vous géré les autorisations de tournage pendant les Jeux Olympiques ?
Valentine Cadic : On a fait énormément de demandes d’autorisations. Certaines que nous pensions impossibles à obtenir nous ont été accordées, tandis que d’autres, plus accessibles en apparence, nous ont été refusées. Au départ, je pensais que ce serait l’un des plus gros obstacles du film, mais finalement, nous avons été bien accueillis. Nous avons pu tourner avec une grande liberté, et la production nous a beaucoup soutenus dans cette démarche. Après, il y avait toute la gestion des droits à l’image : dès que nous filmions dans la rue, nous devions courir après les passants pour leur faire signer des autorisations. C’était un travail de terrain constant, mais cela nous a aussi permis de capter un Paris en pleine effervescence, un décor immense et vivant que nous n’aurions jamais pu recréer autrement.
Toutes les trois, est-ce que vous aimez les Jeux Olympiques ?
Valentine Cadic : « Aimer », c’est un mot large. Ce qui m’a surtout intéressée, c’est tout ce que cet événement peut générer : des moments magnifiques, mais aussi des tensions et des violences. C’est fascinant d’observer comment une ville entière peut être bouleversée par une telle compétition. Écrire ce film, le tourner, puis le monter, ça a été une vraie réflexion. Le montage, en particulier, a représenté une troisième écriture : on s’est retrouvés avec cette matière brute et il a fallu décider comment l’organiser, quel regard poser dessus, comment faire dialoguer les images entre elles. Ce sujet m’a passionnée à toutes les étapes du processus.
Vous avez eu l’occasion de vivre les JO de l’intérieur ?
Blandine Madec : Oui, on est allés au Club France, qui apparaît d’ailleurs dans le film. Il y avait énormément de monde, et c’était une vraie découverte pour moi. Le Club France, installé à la Villette, avait des espaces intérieurs et extérieurs où se retrouvaient les supporters et les athlètes. Ce qui a été un défi, c’était d’incarner quelqu’un qui admire une sportive sans tomber dans le cliché du fan obsessionnel. Moi, je n’ai pas du tout un tempérament de fan, alors c’était intéressant d’explorer cette posture, de comprendre ce que c’est d’admirer quelqu’un sans excès, juste avec une affection sincère.
Et cette nageuse dont il est question dans le film, c’est… ?
Valentine Cadic : Beryl Gastaldello.
Elle a participé aux Jeux de Paris ?
Valentine Cadic : Oui ! Au moment où je me suis intéressée à elle, ce n’était pas encore certain qu’elle serait qualifiée pour les JO, mais je lui ai tout de même proposé de participer au film. Finalement, elle s’est qualifiée et a fait de très belles courses. Beryl a été incroyablement généreuse. Pendant toute la durée des Jeux, elle nous a envoyé des vidéos filmées depuis Club France, ce qui nous a permis d’intégrer ces images au film. Quand je l’ai contactée pour la première fois, Le Rendez-vous de l’été était encore un projet naissant, un petit film indépendant. Je n’étais pas sûre qu’elle accepte, mais elle a tout de suite été très enthousiaste. Son engagement a donné un vrai souffle au projet. C’est une athlète qui m’a toujours fascinée. Contrairement à beaucoup de sportifs qui n’évoquent leurs difficultés qu’après leur carrière, Beryl a eu le courage d’en parler très tôt. J’ai retrouvé chez elle une honnêteté brute, une façon d’être sans filtre qui résonnait avec le personnage de Blandine. Lors de notre première rencontre, elle s’est livrée avec une sincérité touchante, m’a raconté son parcours, ses doutes, ses aspirations. C’est à partir de cet échange que j’ai commencé à construire le personnage, en établissant des parallèles entre Beryl et Blandine.
Lorsque vous avez placé les Jeux Olympiques au cœur du projet, saviez-vous précisément ce que vous vouliez explorer ? Parce qu’il y a plusieurs dimensions : l’événement en lui-même, mais aussi ses implications politiques, notamment le « ménage » qui a été fait à Paris. Aviez-vous une direction claire dès le départ ?
Valentine Cadic : Pas totalement. Par exemple, l’association Le Revers de la Médaille a dénoncé le nettoyage social qui a eu lieu avant et pendant les Jeux. Nous ne savions pas exactement ce qui allait se passer en amont. Nous avions écrit que Paul serait un personnage engagé, mais sans savoir dans quelle cause précisément. Ce sont nos rencontres qui nous ont guidées. En fait, tout le film s’est construit comme ça. Nous avions des pistes initiales, mais elles ont été nourries par les événements réels et les personnes que nous avons croisées pendant les Jeux. Le film s’est enrichi au fil du tournage, ce qui lui donne aussi une certaine authenticité.
Votre manière de travailler laisse une grande place à la liberté, que ce soit à l’écriture, au tournage ou au montage. Comment structurez-vous cette approche ? Avez-vous des points d’ancrage fixes que vous développez ensuite, ou construisez-vous plutôt le film de manière plus fluide et évolutive ?
Valentine Cadic : La toute première écriture a été assez instinctive. J’ai d’abord écrit seule, imaginant un personnage qui déambule dans les Jeux Olympiques, sans méthodologie précise. Ce n’étaient pas encore des dialogues, mais plutôt une trame. Puis, Mariette m’a rejoint. Nous avons eu des discussions passionnantes sur ce que nous projetions sur certains personnages, et nous avons écrit en mode « ping-pong » : j’écrivais un passage, elle ajoutait ou supprimait des éléments, et inversement. C’était un vrai travail collaboratif. C’était aussi la première fois que j’écrivais un scénario destiné à être défendu pour des financements. Jusqu’ici, mes courts-métrages étaient autoproduits, et je recevais des aides après coup. Là, il fallait structurer un projet viable en amont, et Mariette m’a énormément aidée dans ce processus. Pendant le tournage, nous avons globalement suivi le scénario, même s’il y a eu des improvisations et des ajustements liés aux circonstances. Par exemple, nous avions prévu une scène où Blandine assiste à une compétition de natation dans la Seine. Mais celle-ci a été annulée pour cause de pollution. On a donc modifié la scène en intégrant la déception de Blandine face à cet imprévu, et ça a ajouté une dimension encore plus réaliste au film. Au montage, nous avons encore fait bouger pas mal de choses. Il y a toujours une part de réécriture à cette étape : on repense le rythme, on modifie des enchaînements, on explore de nouvelles lectures des images.
Il y a un lien évident entre votre court-métrage précédent et ce long-métrage. Dans les deux cas, on suit un personnage qui traverse une parenthèse dans sa vie, un moment suspendu qui le transforme. Il y a une évolution qui pourrait même faire basculer du « mauvais côté », mais au contraire, par petites touches, on sent un glissement vers quelque chose de plus lumineux. Est-ce une philosophie qui vous habite ? Une vision nietzschéenne du type « ce qui ne te tue pas te rend plus fort », ou est-ce un hasard dans votre écriture ?
Valentine Cadic : J’aime bien les films qui se terminent sur une note joyeuse et optimiste. Peut-être que ça vient de là. Je réfléchis en même temps que je vous réponds, mais j’ai l’impression que j’aime aussi voir de la comédie dans ces moments de flottement, quand on est un peu perdu et qu’on traverse des difficultés. Dans mes films, la rencontre est souvent un élément déclencheur. Quelque chose se débloque, une évolution s’opère. C’est sûrement lié à ce que j’aime dans la vie : la manière dont les rencontres et les échanges peuvent modifier notre regard. Ce film parle aussi beaucoup de solitude. Comment la vit-on au cœur d’un événement aussi gigantesque que les Jeux Olympiques ? Ce personnage, perdu dans cette immensité, ressent sa solitude de manière encore plus forte. Et c’est à travers les rencontres qu’un changement devient possible.
Blandine Madec : Et c’est quelque chose que j’ai vraiment ressenti en tant qu’actrice. Tant que mon personnage errait seule, je me sentais un peu flottante. Puis, à partir du moment où India est arrivée en partenaire de jeu, tout a changé. Avant, je croisais chaque jour des gens différents, ce qui paradoxalement accentuait la sensation de solitude. Mais dès qu’il y a eu une continuité dans les relations, une stabilité s’est installée. C’est intéressant de voir à quel point un lien durable, même dans un cadre aussi chaotique que les Jeux, peut tout transformer.
Dernière question. Considérez-vous votre cinéma sous influence ? Y a-t-il des réalisateurs ou des films qui vous ont particulièrement marquée et qui ont, d’une certaine manière, conduit à ce premier long métrage présenté aujourd’hui à la Berlinale ?
Valentine Cadic : Il y en a énormément. J’ai été influencée par beaucoup de cinéastes. J’ai eu la chance d’étudier à l’Université Paris 8 à Saint-Denis, où j’ai découvert un grand nombre de films. Mais je ne peux pas dire qu’il y ait un réalisateur unique dont je me revendique directement. Ce sont plutôt des films, des sensibilités, qui m’ont marquée. Je pense à Agnès Varda, à Éric Rohmer, mais aussi à Justine Triet. Ce sont des cinéastes très différents, mais chacun m’a nourrie d’une certaine manière. À la fac, nous avions accès à une immense vidéothèque, et j’y ai passé énormément de temps à visionner des films. C’était une période où je regardais presque tout ce que je pouvais, sans a priori. Et c’est cet éclectisme qui a forgé mon rapport au cinéma et mon désir de mise en scène.
J’avais justement pensé à Rohmer en voyant votre film. Avez-vous aussi été influencée par Sébastien Betbeder ? Il présente lui aussi un film à la Berlinale. Aurez-vous le temps d’en voir d’autres, ou êtes-vous en mode rush total ?
Valentine Cadic : J’espère avoir du temps lundi et mardi, et j’ai vraiment hâte de voir son film. J’avais beaucoup aimé 2 automnes 3 hivers, qui m’avait marqué à l’époque. Donc oui, son travail fait aussi partie des films qui comptent pour moi.