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La face cachée de la Terre

Un film d’Arnaud Alain

Avec: Dimitri Jean, Pierre Marragou

Dimitri aime photographier les gens qui l’entourent. Mais depuis des années, les images s’effacent peu à peu de son regard. Il sait qu’un jour, il ne verra plus. Il ne peut plus prendre de photos comme avant. Alors, nuit et jour, caché derrière son appareil, il capture la lumière et les corps. Le film accompagne Dimitri dans les rues de Paris, New York et ailleurs ; tandis qu’il capture ses sujets, la caméra le capture lui. En chemin, le réalisateur et son protagoniste rencontrent des amis, dont Pierre, qui a perdu la vue il y a vingt ans, mais aussi des amants et des inconnus, rencontrés par hasard ou lors d’une séance photo. Les imaginaires et les regards se superposent. Les photographies de Dimitri dialoguent avec les rêveries du cinéaste. Dimitri l’invite, ainsi que le public, à découvrir la face cachée de la Terre.

Certains films ne racontent pas une histoire, mais font l’expérience d’une perte. La Face cachée de la Terre, le troisième documentaire d’Arnaud Alain (réalisateur d’Arajuno imaginé en 2013 et d’Au delà du R-27 en 2009, par ailleurs chef opérateur pour plusieurs fictions et documentaires), appartient à cette catégorie rare; il transforme une infirmité en nouveau régime de regard.

Au centre du film, Dimitri, photographe passionné depuis des décennies. Il a passé une partie importante de sa vie à photographier, puis, progressivement, inexorablement, la vue s’est dérobée. La rétine lâche, les contours s’effacent, les couleurs se noient dans un brouillard grisâtre. Ce qui reste ? Une mémoire visuelle saturée et un appareil photo que les mains continuent de tenir, presque par réflexe, comme une canne blanche inversée.

Arnaud Alain aurait pu filmer le drame en suivant le classique chemin du « avant / pendant / après ». Il opte pour tout autre chose, non sans audace : il décale le point de vue. Très vite, la caméra abandonne le visage de Dimitri pour se placer là où son regard ne va plus. Nous observons donc ce que lui ne voit plus – ou ne voit plus qu’imparfaitement. Le film se transforme en une sorte de contre-champ permanent : la face cachée de la Terre, celle que l’œil de Dimitri ne peut plus saisir, mais que le cinéma, lui, continue de montrer.

Belle bascule formelle. Là où beaucoup de documentaires sur la cécité insistent sur le noir ou sur le flou subjectif (superpositions, surexpositions, écrans noirs), Alain navigue à contre-courant : il filme la clarté, en lumière naturelle crue. Violent contraste, mais violence pleine de sens : le film ne nous demande pas de compatir, il nous force à habiter l’écart entre ce qui est encore là et ce qui s’en va.

Les images d’archives de Dimitri dialoguent avec les plans contemporains tournés par Alain lui-même. Nous passons d’un portrait net et vibrant de 2012 à la même personne filmée en 2025, floue pour Dimitri mais terriblement présente pour nous. Ce va-et-vient, jamais démonstratif, toujours discret, en devient poignant. Nous sommes spectateurs d’une relation de totale confiance qui s’est construite entre Dimitri et Alain. Dimitri continue de photographier, même quand le viseur n’est plus qu’une abstraction. Sa caméra devient, comme le dit Alain, « une extension de son regard qui s’éteint ».

La bande-son (très travaillée, aux silences habités, accordant une large place aux sons du quotidien amplifiés, sons qui désormais guident Dimitri et lui font « voir ») et le montage contribuent à cette sensation de bascule progressive vers l’intérieur. On sort de la salle avec une question qui reste accrochée : que reste-t-il quand l’image s’efface ? Pour Dimitri, manifestement, la réponse serait : le geste. Le geste de photographier, encore et encore, jusqu’à ce que cela devienne une forme de résistance. Avec ce film, Arnaud Alain trouve une voix – ou plutôt un regard – en se plaçant exactement là où le regard s’arrête.

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